TootArd, Migrant Birds

Une réflexion sur la mémoire et le déplacement

Migrant Birds — si l’époque le per­met­tait — pour­rait être l’album idéal pour faire chauf­fer les dance-floors.
En effet, Too­tArd ( les deux frères pales­tiens Hasan et Rami Nakh­leh ori­gi­naires du pla­teau du Golan) reviennent avec un album ambi­tieux qui, au pas­sage, est un clin d’oeil  — mais qui n’a pour­tant rien de sim­ple­ment  vin­tage —  aux sons des dis­co­thèques du Moyen-Orient des années 80.

L’album est donc tota­le­ment impré­gné de cette région en proie  à bien des affres.  Pour autant, la musique dépasse ses fron­tières : “Nos mor­ceaux sont moins longs que dans la musique clas­sique arabe, il y a un concept pop qui vient en par­tie de l’influence liba­naise et égyp­tienne des années 80.” pré­cisent les deux artistes.

Leurs chan­sons n’ont rien d’anecdotiques et même le seul mor­ceau pure­ment ins­tru­men­tal — l’un des plus sai­sis­sants de l’album — “Stone Heap of the Wild Cat” (sur­nom donné à un monu­ment en pierre méga­li­thique sur les hau­teurs du Golan, aussi vieux que Sto­ne­henge) devient le pré­texte à une façon de rap­pe­ler l’enfance de deux artistes qui mêlent air de danse et enga­ge­ment
La musique dite arabe via les années 80 à Bey­routh, au Caire ou ailleurs dans le Moyen-Orient, est revi­si­tée à coups de syn­thé­ti­seurs. Et ce second album s’éloigne for­mel­le­ment et musi­ca­le­ment de leur pre­mier opus Lais­sez Pas­ser où les frères lais­saient écla­ter leur désespérance.

Tout ici est plus enjoué, en marge d’un néo-disco où les com­po­si­teurs ont repris de vieux syn­thés pour rameu­ter ce qui bai­gna leur enfance. Ces ins­tru­ments ne sont pas ano­dins car ils trans­forment la musique arabe clas­sique. Et ce, comme le firent avant eux les cla­vié­ristes pion­niers Magdi al-Husseini et Ihsan Al-Munzer.
Entre les syn­thés de Has­san, les per­cus­sions de Rami, la gui­tare joue un rôle non négli­geable dans cet album en émul­sion par ses rythmes mais où percent la dou­leur de l’exil et une forme de frus­tra­tion exis­ten­tielle, fruits de la condi­tion poli­tique des deux artistes et de leur peuple.

Reste pour autant la force vive qui est un appel à la liberté et un moyen d’ouvrir les fron­tières par le lan­gage uni­ver­sel de la musique. Elle rend  “oiseaux migra­teurs”  les deux frères apa­trides.
Ils n’ont pour l’heure  seule­ment qu’un “laissez-passer” mais espèrent bien­tôt obte­nir un pas­se­port suisse qui leur per­met­trait d’aller jouer leur musique dans des pays qui leur sont tou­jours fermés.

Les déra­ci­nés pro­posent donc un “récit” dan­sant d’évasion pour eux comme pour ceux qui sont sou­vent sou­mis dans le Moyen-Orient (femmes, homo­sexuels, queer, etc.). C’est lorsqu’ils abordent ces pro­blèmes que la ryth­mique inces­sante de l’album devient plus lente (“Ya Ghali” et “Remote Love”.
Manière de mêler à l’insouciance d’apparence une réflexion sur la mémoire et le déplacement.

jean-paul gavard-perret

Too­tArd, Migrant Birds, Label Glit­ter­beat / Modu­lor, 2020.

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