Yan Jun, Génération Dakou

Yan Jun ou la poé­sie sonore chinoise

Géné­ra­tion Dakou de Yan Jun est la pre­mière ouver­ture consé­quente sur la nou­velle poé­sie chi­noise. Du moins la poé­sie sonore du Grand Empire. Et ce, tra­vers un des grands ani­ma­teurs de sa scène poé­tique et musi­cale. S’y découvrent – à coté de textes cri­tiques signi­fi­ca­tifs – l’économie du trait, le dénue­ment de la ligne. Ils appar­tiennent au plus pro­fond au lan­gage de l’artiste. Un lan­gage qui, dit-il, ne doit rien au lan­gage écrit ou parlé mais à la musique ou – dif­fé­rence signi­fi­ca­tive pour lui – le son.
Pour Yan Jun, le corps et le son ne font qu’un. L’écriture reste secon­daire. Et si le jeune auteur se piqua d’abord de poé­sie tra­di­tion­nelle, il se débar­rassa de son lan­gage et de ce qui fait géné­ra­le­ment son image de fabrique et la fabrique de l’image. Fenêtre, ouver­ture, tri­angle solaire, la réfé­rence ultime devint la pour­suite de la lumière, de l’espace par la sono­rité et sa ren­contre ins­tinc­tive, émo­tion­nelle. Pour Yan Jun, il ne faut rien retran­cher, rajou­ter ou retou­cher aux sons, mais les mon­ter afin de tirer du réel une para­doxale critique.

La poé­sie sonore selon l’artiste chi­nois (et c’est là son seul rap­port avec sa sœur fran­çaise ani­mée en chef de file par Ber­nard Heid­sieck) per­met de gagner un autre espace entre l’objet et son « reste ». Elle place le poète « entre les choses ». Ses textes dans leur haute exi­gence s’imposent par la quête du dépouille­ment entre deux uni­vers appa­rem­ment contra­dic­toires : l’effacement et l’apparition. Le son incise la matière scrip­tu­rale. A ce titre, le poète fran­co­phone le plus proche du Chi­nois reste André du Bou­chet. Son Air, avec ses mots et leur répar­ti­tion dans la page comme frag­ments de sons concrets semblent des coups de silex com­pa­rable à ceux de Yan Jun.
Expé­ri­men­tale, sa poé­sie se fait l’écho de sa musique brui­tiste. Comme celle-ci, elle revi­site et recycle de manière inven­tive les décombres et les sur­plus des pro­duc­tions occi­den­tales. Fra­gile, sub­tile, drôle, inven­tive, l’œuvre est aussi la cri­tique du monde post-industriel, de la musique et de la poé­sie. Les deux der­nières res­tent en prise directe sur tous les moments de l’existence et les émo­tions qu’ils génèrent : l’éveil, la dévo­tion, le sen­ti­ment d’errance, etc.. Mais pour les atteindre, Yan Jun se méfie des musiques élec­tro et des adeptes des cut-up de la poé­sie infor­ma­tique : ses créa­teurs ne sont pour lui que des « lar­bins de Steve Jobs ».

Poésie sonore et musique brui­tiste, à l’inverse, s’inscrivent dans une uni­ver­sa­lité autre. Elles échappent à la puis­sance pure des logi­ciels infor­ma­tiques et per­mettent de se déga­ger, dit l’auteur, « des couches et de codes cultu­rels et des habi­tudes émo­tion­nelles et esthé­tiques ». Une telle oeuvre déroute mais elle per­met à Yan Jun de pro­po­ser divers types de per­for­mances acti­vistes. Consi­dé­rant la poé­sie comme un acte poli­tique, il sait que l’art et l’activisme peuvent être récu­pé­rés par le consu­mé­risme et le spec­tacle. Il estime qu’il reste néan­moins une marge de liberté. Sa poé­sie sonore magique, déca­lée, iro­nique, nul­le­ment for­ma­tée y reste, dit-il, « vérité contre illu­sion ». On lui sou­haite que cette marge ne se trans­forme ni en canal, ni en fossé.

jean-paul gavard-perret

Yan Jun, Géné­ra­tion Dakou, tra­duit du chi­nois (man­da­rin) par Antoine Guex et de l’anglais par Aline Hos­tet­tler et Lio­nel Bize, coll. « Rip on/off », Patrick Van Die­ren édi­teur, Paris, 2012, 168 p.

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