Coffret Fritz Lang

Avril 2004 — Quand le prin­temps ne se met pas encore hors d’atteinte défi­ni­ti­ve­ment des griffes de l’hiver…

Aime le mot dit

Avril 2004
Quand le prin­temps ne se met pas encore hors d’atteinte défi­ni­ti­ve­ment des griffes de l’hiver, il est de bon ton, à la lueur rou­geoyante des der­niers feux de che­mi­née, de consul­ter ces œuvres qui plongent droit au coeur de l’humaine trop humaine noir­ceur. C’est chose faite en la matière du cof­fret DVD Fritz Lang que font paraître l’éditeur Ope­ning et le dis­tri­bu­teur G.C.T.H.V et qui per­met à tout un cha­cun de (re)découvrir l’univers du génia­lis­sime Fritz Lang.
Pour faire bonne mesure, et pour tous ceux qui aiment le mot dit, San Fredo ose vous conseiller l’essai de Michel Ciment sur le créa­teur de Metro­po­lis et celui de Pierre Alferi sur le cinéma fan­tas­tique. Ambiance noir et blanc, fris­sons et néo-casuistique garan­tie ! La séance est ouverte, après vous, m’ssieurs dames !

 

L’Histoire

B
erlin, années 30. La ville vit dans la ter­reur d’un mys­té­rieux meur­trier qui s’attaque aux petites filles. Enle­vées sur le che­min de l’école, les vic­times sont retrou­vées, sau­va­ge­ment mas­sa­crées, dans les parcs de ville, quelques jours plus tard. L’impuissance de la police aidant, une psy­chose col­lec­tive s’installe. Tan­dis que les forces de l’ordre mul­ti­plient les des­centes dans les bas-fonds de la ville, les syn­di­cats du crime — entra­vés dans leurs « affaires quo­ti­diennes » — se lancent elles aussi sur la piste de l’assassin…

Premier film par­lant et film pré­féré de Fritz Lang, M le mau­dit (ver­sion longue ampu­tée de vingt minutes dans les années 60 et res­tau­rée à 117 minutes par Mar­tin Koer­ber en 2002) est ins­piré d’un tueur en série appelé « le vam­pire de Düs­sel­dorf », qui avait sévi en Alle­magne en 1930. Incarné par un Peter Lorre plus tour­menté et mons­trueux que nature, l’assassin infan­ti­cide sym­bo­lise pour tous la mon­tée du nazisme.

Le tueur en série ou de la nais­sance d’un mythe

I
l importe d’abord de voir M le Mau­dit comme le pro­to­type (au sens fort) de tout film poli­cier. En sui­vant métho­di­que­ment, plan après plan, le déroulé de l’enquête, Lang ins­talle un cli­mat sonore qui fera date, le prin­ci­pal moteur dra­ma­tique deve­nant le son et non plus l’image comme c’était le cas jusqu’alors. Ce qui explique que les bruits mais aussi les silences soient les élé­ments déter­mi­nants de l’intrigue. Les plans où le tueur approche sa vic­time, tan­dis que reten­tit l’air « Peer Gynt » (Lang invente au pas­sage le gim­mick musi­cal qui fera flo­rès dans l’industrie des tueurs en tous genres du 7e art) consti­tuent un pur moment d’anthologie. Elle ren­force le pré­cepte lan­gien que ce n’est pas le spec­ta­cu­laire ou le sus­pense qui défi­nit l’ambiance noire par excel­lence mais une angoisse char­riée par l’ellipse et le non-dit.

Avec Peter Lorre en assas­sin trau­ma­tisé par son propre mal et inca­pable d’y por­ter remède, l’auteur de Metro­po­lis dis­tille une hor­reur pro­gres­sive qui va infil­trant toutes les strates sociales de Ber­lin. Une pre­mière appa­ri­tion du serial killer qui ne per­met guère, déjà et c’est fort moderne et pré-feudien, de dis­tin­guer la para­noïa des vic­times de celle du bour­reau, dont les rôles s’inversent d’ailleurs !

Faire jus­tice soi-même

Rappe­lons que c’est parce qu’elle est inquié­tée par les nom­breuses opé­ra­tions de police orches­trées autour du cri­mi­nel que la pègre locale (le film a la par­ti­cu­la­rité d’avoir eu de vrais gang­sters comme figu­rants) se décide à mener clan­des­ti­ne­ment sa propre enquête. Le moment clef du film réside dans la séquence finale où l’auteur des meurtres cap­turé est jugé devant un tri­bu­nal popu­laire. Avant d’en arri­ver à cet acmé, le cinéaste qui a campé tout du long de l’oeuvre une ambiance urbaine inquié­tante et sombre, se joue des codes de l’expressionnisme en pré­fé­rant mul­ti­plier les effets réa­listes : la jus­tice expé­di­tive qui consti­tue le mot de la fin se veut ainsi la méta­phore d’un pays en proie au doute et prêt à se lais­ser gui­der par le der­nier chef qui aura su lui par­ler. Fritz Lang stig­ma­tise de ce fait la folie de ses com­pa­triotes et les dérives de la Répu­blique de Weimar. 

Comment ne pas sou­li­gner la vista de Lang, carac­té­ri­sant le meur­trier d’une marque M (comme Mör­de­rer, meur­trier), signe d’ostracisme inversé qui devien­dra la triste étoile jaune réser­vée aux Juifs, et met­tant en scène une plai­doi­rie du patron du syn­di­cat du crime où Schrän­ker (Gus­tav Gründ­gens) demande la mort du monstre en uti­li­sant une rhé­to­rique nazie…) ? Autant de signes annon­cia­teurs des écarts tota­li­taires du parti de Hit­ler (lequel fit inter­dire le film), des flot­te­ments de la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive et de la per­ma­nente confu­sion entre les fron­tières du bien et du mal.

 Le meurtre ou la loi

Michel Ciment explique clai­re­ment les posi­tions de Lang dans son ins­truc­tif ouvrage sur le cinéaste*. Fury, Man hunt ou The big heat exposent tou­jours une vio­lence impres­crip­tible où l’homme est confronté à des forces qui le dépassent, en dehors (le fana­tisme de masse, la cruauté nazie) ou à l’intérieur de lui (les pul­sions meur­trières, la ven­geance). Fury, pre­mier film de Lang tourné aux USA en 1936, raconte la fas­ci­nante his­toire d’un homme ordi­naire (Spen­cer Tracy) accusé à tort de rapt et empri­sonné. Une foule déci­dée à le lyn­cher incen­die sa pri­son, il échappe de peu à la mort, pro­met de se ven­ger de ses assaillants. Entre le désir intense de ven­geance et la morale qu’il pen­sait avoir inté­rio­ri­sée — thème pré­sent dans M et Mabuse — , il va devoir choi­sir : le meurtre ou la loi. « Il croit au mal, et la vio­lence qu’il [F. Lang] dégus­tait, note Pierre Alferi dans son remar­quable opus sur le cinéma fan­tas­tique dit à tort de série B et quelques maîtres réa­li­sa­teurs** — reste jusqu’au der­nier de ses films : reste inso­luble, reste de mort, reste où le maes­tro recon­naît son seul maître. Jamais il n’envisage que des conflits puissent se résoudre et une vérité se faire jour sans en pas­ser par le déchaî­ne­ment d’une force folle. »

 Bijou du sep­tième art tourné pour l’essentiel en stu­dio, M le mau­dit se laisse voir sans déplai­sir aucun, sur­tout livré dans ce magni­fique cof­fret car­tonné (avec en sus des 3 DVD un livret conte­nant une bio­gra­phie de Fritz Lang et sa fil­mo­gra­phie exhaus­tive) qui est un bel hom­mage à la moderne mise en scène de Lang, inven­tant ici en 1931 ( !) tra­vel­lings, plon­gées, et contre plon­gées hau­te­ment tech­niques. Ope­ning frappe encore très fort avec ces deux édi­tions de clas­siques « poli­ciers » du cinéma expres­sion­niste et pré­mo­ni­toires qui évoquent la situa­tion sociale en Alle­magne pen­dant les années 30.

N’en déplaise à ceux que rebutent une BO d’époque et le noir et blanc, Lang nous régale de son savoir-faire béné­fi­ciant pour les deux films d’une image super­be­ment res­tau­rée et rehaus­sée par une défi­ni­tion géné­rale sans faille (sinon quelques taches infimes ici et là), ce qui n’est pas un mince exploit au vu de l’ancienneté des bobines. La ver­sion pré­sen­tée est en Dolby Digi­tal 1.0 mono alle­mande, sous-titrée en fran­çais (avec un très bonne qua­lité de rendu dans les dia­logues notam­ment). Notez que les sous-titres ne peuvent pas être désactivés…

 

Côté bonus

L
e troi­sième DVD ras­semble d’intéressants bonus concer­nant bio­gra­phie du réa­li­sa­teur (mixte d’images d’archives et d’interviews des proches situant bien Lang dans l’évolution du cinéma alle­mand puis mon­dial), l’analyse détaillée des plans de M (les com­men­taires de Jean Dou­chet, Makiko Suzuki et R.R. Jaga­na­then valant sur­tout par l’accent porté sur l’antinomie coupable/innocent et sur la notion de juge­ment) et les décors inven­tés par Emil Has­ler, (où l’on voit com­ment le génie Lang exploi­tait les des­sins des décors pro­po­sés à sa caméra).

NB - M nous est pré­senté ici aux côtés d’une autre pépite lan­gienne de 1933 (son der­nier film en Alle­magne), Le tes­ta­ment du Doc­teur Mabuse, qui nous invite à par­ta­ger la folie de Hof­meis­ter, ren­voyé des forces de police alle­mande et rejoi­gnant dans un hôpi­tal psy­chia­trique le célèbre Dr Mabuse, arrêté il y a 10 ans. Celui-ci s’empare alors des esprits, par la ter­reur et par le crime, pour asser­vir la société. En pla­çant ici les slo­gans nazis du IIIe Reich dans la bouche des « fous », Lang pour­suit son tra­vail cri­tique d’éveil des consciences.

Cof­fret Fritz Lang 3 DVD

DVD 1
M le Maudit

DVD 2
Le Tes­ta­ment du Dr Mabuse

DVD 3 –Bonus
- Fritz Lang : Le cercle du des­tin. Docu­men­taire de Jorge Dana (55 min) 
– Image par image : l’analyse de M le Mau­dit par Radha-Rajen Jaga­na­then (40 min)
– L’entretien avec Noël Sim­solo et Alfred Eibel, réa­li­sa­tion Dream­light
– Les décors de Emil Hasler

*Michel Ciment, Fritz Lang, le meurtre et la loi, Décou­vertes Gal­li­mard, 2003, 128 p. — 12,50 €.
**Pierre Alferi, Des enfants et des monstres, P.O.L, 2004, 250 p. — 22,00 €.

fre­de­ric grolleau

Cof­fret Fritz Lang 3 DVD — Édi­teur : G.C.T.H.V — For­mat image : Full Screen (Stan­dard) — 1.33:1 Zone 2. Langues et for­mats sonores : Alle­mand (Dolby Digi­tal 2.0 Mono) Sous-titres : Fran­çais — 25 novembre 2003 — 52,59 €.

   
 

P.S Cof­fret Fritz Lang 3 DVD — Édi­teur : G.C.T.H.V — For­mat image : Full Screen (Stan­dard) — 1.33:1 Zone 2. Langues et for­mats sonores : Alle­mand (Dolby Digi­tal 2.0 Mono) Sous-titres : Fran­çais — 25 novembre 2003 — 52,59 €.

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