Photo obsession

Vous dépo­sez votre pel­li­cule, vous rece­vez un ticket, vous payez, et une heure après, vous êtes floué d’une par­tie de vous-même, spo­lié de vos sou­ve­nirs personnels

Seymour Par­rish (Robin Williams), alias Sy, tra­vaille dans un maga­sin de déve­lop­pe­ment photo (One hour photo : « Vos pho­tos en une heure » ) ins­tallé dans un centre com­mer­cial ano­din. Vieux gar­çon, maniaque et obsédé par la seule qua­lité de son tra­vail, il s’intéresse de manière mala­dive à la famille Yor­kin, dont il conserve chez lui les doubles des pho­tos. Mais son employeur le licen­cie pour coûts de tirages abu­sifs, en même temps que Sey­mour découvre que l’idéal père de famille des Yor­kin a une maî­tresse : c’est tout un uni­vers phan­tasmé qui s’écroule…

La fin de l’anonymat, le début de la souf­france
Comme le décline la charte gra­phique de la navi­ga­tion du dvd, l’univers de Sy est celui même de sa bou­tique : propre, asep­tisé, fade et sté­réo­typé. C’est le royaume de l’instantané, du ser­vice de qua­lité pour pas cher. Là où tout est lisse, impec­cable, effi­cace. Mais Sy met ces qua­li­tés au ser­vice d’une effrac­tion affec­tive, il pénètre dans l’intimité de ses clients en se sti­mu­lant à par­tir des cli­chés dont il conserve copie. Le temps du tirage (et de l’après-tirage grâce au mur d’images qu’il érige dans son triste salon), Sy sort de son ano­ny­mat, il s’anime, ne vivant plus que par pro­cu­ra­tion les joies de l’existence dis­til­lée par les Yor­kin. Vous dépo­sez votre pel­li­cule, vous rece­vez un ticket, vous payez, et une heure après, vous êtes floué d’une par­tie de vous-même, spo­lié de vos sou­ve­nirs per­son­nels. C’est cette idée que s’attache à déve­lop­per avec brio Mark Roma­nek, réa­li­sa­teur de clips et de spots publi­ci­taires dont c’est là le deuxième long métrage.

Une réflexion appro­fon­die sur le pou­voir sym­bo­lique de l’image, et la charge repré­sen­ta­tive affé­rente à la pho­to­gra­phie. Arrêt du temps sur un de ses scan­sions idio­syn­cra­siques, la photo est en effet éle­vée par Sy au rang de valeur suprême de l’existant : le sel argen­tique ne livre pas seule­ment une image parmi d’autres, il donne la vérité de l’individu en témoi­gnant de ce qu’il a été un jour objet de l’attention d’un autre. Inef­fable moment de bon­heur que res­ti­tuent les cli­chés sépia qui nous relient à l’humanité. Dis­po­ser d’une photo de quelqu’un revient à s’ouvrir au champ infini de ce que les phi­lo­sophes appellent le tra­vail du néga­tif (sic), par quoi chaque pré­sent est nié au pro­fit d’une repré­sen­ta­tion future, néga­tion néces­saire de ce qui est pour que puisse adve­nir ce qui sera.

La ven­geance de l’image : pho­tos, matons !
Car la photo ren­voie au moment, ima­gi­naire par excel­lence, de la pro-jection : sor­tie de soi qui ne se confond pas avec l’ex-sistence et par laquelle cha­cun s’ouvre à une per­cep­tion autre de lui –même et de son socius. Mais chez Sy le voyeur/violeur, ce dédou­ble­ment tem­po­raire n’a pas de fin : Sy est double, coupé de lui-même tel un schi­zo­phrène à la Psy­chose. Gen­til d’un côté, obsédé à la folie de l’autre. Roma­nek filme de manière pal­pable ce mal-être, ce malaise qui enva­hit peu à peu le héros et qui trouve reflet dans les décors. Entre trouble et pul­sion sco­pique, folie douce et morne répé­ti­tion, on suit avec un inté­rêt gran­dis­sant la chute annon­cée de Sy, dont le par­cours se rap­proche de celui de Michaël Dou­glas, cadre sup qui pétait magis­tra­le­ment un plomb dans Chute libre. Entre­coupé d’images poin­tues dédiées au sombre méca­nisme du déve­lop­pe­ment photo, où le sang et la vio­lence des adju­vants chi­miques semblent néces­saires pour que sur­gisse la lumière, Photo obses­sion se trans­forme en une course hale­tante et angois­sée à la ven­geance. Ven­geance de Sy contre le sys­tème social qui l’exclut, contre l’Idéal qui le rejette, contre la vie tout court, qui ne veut pas de lui. Une tra­jec­toire en forme d’ellipse — bien ser­vie par un final dérou­tant, presque mora­li­sa­teur, qui évite tous les « cli­chés » atten­dus — et qui sur­prend par la désta­bi­li­sa­tion qu’elle induit.

Un thril­ler psy­cho­lo­gique pur et carré à la fois où Robin Williams, d’une jus­tesse et d’une sobriété effrayantes, fait une de ses meilleures com­po­si­tions de sa car­rière. Il campe un tech­ni­cien autiste (et inver­se­ment) inca­pable de vivre le bon­heur à son échelle et qui ne tire jouis­sance que du par­tage de l’espace de vie d’autrui. Mais, art de la média­tion par défi­ni­tion, il est somme toute logique que la pho­to­gra­phie, cette mise en abyme de l’image de soi, se retourne tôt ou tard contre l’apprenti sor­cier qui la sub­ver­tit en uti­li­sant son savoir-faire tech­nique au ser­vice de son plai­sir égoïste. Et qui compte l’utiliser comme l’arme ultime pour rendre son dû à cha­cun, preuve que l’image — mani­pu­lée à des­sein — inter­fère bel et bien avec la réalité.…

Un art de la révé­la­tion perverti

Para­doxa­le­ment, l’errance psy­cho­lo­gique de Sy, aussi laid que soli­taire, va l’amener à outre­pas­ser les limites rela­tion­nelles der­rière les­quelles il a cou­tume de s’effacer, se pro­té­ger. Châ­tié par cela même qui nour­ris­sait hier encore ses aspi­ra­tions, le déve­lop­peur, qui perd son inno­cence (le peu qui lui res­tait) dans l’affaire, est rendu à lui-même, révélé à son iden­tité (ou à sa non iden­tité, comme on vou­dra) à l’instar de l’image pho­to­gra­phique dont l’impression va crois­sant au fur et à mesure qu’elle est « révé­lée » par les agents chi­miques qui entrent en cause dans le pro­ces­sus de colo­ra­tion de la pel­li­cule et du tirage qui en est fait. Sans doute n’est-ce pas un des moindres mérites du film que de mon­trer la fai­blesse de tout deus ex machina dans cette opé­ra­tion quasi démiur­gique consis­tant à rendre aux clients les cli­chés extraits de la pel­li­cule qu’il a remise à la bou­tique… une heure plus tôt.

Un film a voir donc — pour info : Prix Pre­mière, Prix Jour­nal du Dimanche du public et Prix du jury Fes­ti­val de Deau­ville 2002 — pour l’esthétisation de sa mise en scène, les points de vue vire­vol­tants dont il regorge et un dénoue­ment qui par­vient à sur­prendre, quand bien même on n’est pas forcé d’adhérer à la lourde expli­ca­tion psy­cha­na­ly­tique (enra­ci­née dans le rap­port au père) expli­quant l’actuel état d’âme du héros. On regrette d’habitude que ce genre de pro­duc­tion indé­pen­dante soit mal mise en valeur par les édi­teurs, avec des bonus affli­geants. Or, sous cet angle éga­le­ment force est de recon­naître que Pathé Fox Europa sur­prend avec l’un des bonus offerts : moins Ana­to­mie d’une scène. (27 mn) voué au tra­vail du réa­li­sa­teur, que Le Show de Char­lie Rose, inter­view déjan­tée au pos­sible de la star hol­ly­woo­dienne où Robin Williams témoigne, si besoin était, de son incroyable sens de l’improvisation fou­traque et du délire — on en pleure de rire et c’est génial, même si l’on n’apprend rien de plus sur le film.

fre­de­ric grolleau

Photo obses­sion (One hour photo)

Réa­li­sa­teur : Mark Roma­nek / Avec : Robin Williams, Connie Niel­sen, Michael Var­tan, Gary Cole, Dylan Smith, Eriq LaSalle / Edi­tion 1 DVD — For­mat ciné­ma­scope 2.35 16/9 com­pa­tible 4/3 / Cha­pi­tré Audio fran­çais, Dolby Digi­tal 5.1 / Sous-titres fran­çais anglais / • Date de paru­tion : 19 mars 2003 / • Édi­teur : Fox Pathé Europa

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