Jean-Philippe Toussaint, La clé USB

Au nom du père

Jean-Philippe Tous­saint nous emporte désor­mais du côté de la pros­pec­tive. Néan­moins, “l’excellence des ins­tru­ments dont nous dis­po­sons pour s’y adon­ner “ ne serve en rien. Nos muta­tions res­tent incer­taines. L’incertitude demeure et l’avenir ouvre à une inquié­tude que le nar­ra­teur défi­nit — sans trop se mouiller — comme “irra­tion­nelle”. Mais il est vrai qu’il évite de noyer sa tris­tesse puisqu’elle ne finit jamais de flot­ter.
C’est pour­quoi dans ce qui tient du roman d’espionnage, le genre est  en trompe-l’oeil : se découvre un texte intime et pre­nant. Certes, la fic­tion  com­mence avec une dimen­sion tech­nique faite pour les geeks. Le héros semble nous emme­ner vers un monde opaque pour les non ini­tiés mais il a la chance de décou­vrir une clé USB qu’il cherche à déco­der comme le lec­teur cherche à déchif­frer un roman. Et c’est là où tout se ren­verse puisque la nar­ra­tion  est écrite au nom du père.

Elle trans­pose sa mort en fic­tion. Et le terme de roman noir prend un autre sens  “back-door” et autres nomen­cla­tures abs­conses a priori. L’inquiétude de tous les hommes est là, ave­nir géné­ral mais tout aussi intime. D’autant que le décès du père a agi sur Tous­saint comme déclen­cheur suite  une invi­ta­tion impro­bable faite à l’auteur afin de par­ler de l’avenir à cet ins­tant “cri­tique”.
Mais la séduc­tion prend avant tout par l’humour, le brouillage et le roman d’espionnage se déroute lui-même. Le tout avec une audace for­melle qui prouve que la fic­tion, elle aussi, est une pros­pec­tive. Du moins lorsqu’un écri­vain de taille s’en empare. Tout reste ici cohé­rent jusqu’au par­fait bou­clage qui per­met à la fin de com­prendre “la clé” d’un tel livre et de le relire avec une autre vision.

Tous­saint est plus que jamais vir­tuose. Un simple “oui” d’une épouse atten­tive per­met  à l’auteur des décor­ti­cages sub­tils et drôles. L’auteur de La Salle de bains se retrouve au mieux de sa forme ici par l’amplification de ce que nous igno­rons.
Le tout dans un déco­dage méta­pho­rique des sen­ti­ments là où, appa­rem­ment, le sujet semble autre chose mais où se crée un “jouis sens” par trans­po­si­tion au moment où cha­cun peut à la fin se pas­ser du nom du père à condi­tion de savoir s’en servir.

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jean-paul gavard-perret

Jean-Philippe Tous­saint, La clé USB, Edi­tions de Minuit, Paris, 2019 — 17,00 €.

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Filed under Chapeau bas, Romans

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