Leonardo Padura, Adios Hemingway

Tandis que pro­gresse une enquête cri­mi­nelle se dévoile la per­son­na­lité de Heming­way. Eton­nant polar qui s’interroge sur le génie.…

À la Havane, Le Conde s’est retiré de la police pour se consa­crer entiè­re­ment à la lit­té­ra­ture, il gagne sa vie grâce au com­merce de livres anciens. Alcoo­lique comme tout bon héros de polar, son temps se par­tage entre l’écriture et les soi­rées autour de bonnes bou­teilles de rhum avec ses vieux com­pa­gnons usés par les années, le Conejo et Car­los le Flaco — “le maigre”- rat­trapé par les ans et l’embonpoint, cloué dans sa chaise rou­lante. Lorsque l’ancien supé­rieur du Conde lui pro­pose l’affaire du cadavre retrouvé dans le jar­din de la mai­son de Heming­way, ce n’est que pour conten­ter le vieil admi­ra­teur de l’écrivain et sou­la­ger la police d’une enquête qui s’annonce assez peu pal­pi­tante. Sur les hau­teurs de la ville, parmi “la paix irréelle de la Finca Vigia”, la pro­priété de Heming­way, l’enquête du flic à la retraite pro­gresse en marge de ce bouillon­ne­ment qui semble par­ti­ci­per de l’usure d’une île figée dans un régime obso­lète où la pau­vreté envoie cer­tains aux paris clan­des­tins, d’autres à l’église, beau­coup sur le trot­toir, pour vendre de la bière, des jour­naux ou leur corps… tan­dis qu’une poi­gnée de vieillards trop lucides refont le monde dans le demi-sommeil de la nuit. La Havane est de ces capi­tales où la vie est encore dans la rue ; la ville s’épanouit dans une déca­dence constante, un fai­san­dage à petit feu, ses murs décré­pits regardent les joies simples que son peuple trouve dans le rhum, la musique et le sexe, et le mépris affi­ché par de riches tou­ristes qui ne connais­sant de l’île que les pros­ti­tuées qu’ils font mon­ter à bord de leur yacht.

Ce court roman est construit à la façon d’un jeu de miroirs, la vie de Heming­way se reflète, se déforme et se fond dans le pré­sent où le Conde tente de trou­ver le meur­trier de l’homme enterré avec sa plaque du FBI sous l’arène boueuse où des coqs de com­bat s’affrontent. L’écrivain ex-flic veut s’élever au-delà des bio­gra­phies : Heming­way se déforme, s’éclate et se recom­pose au gré des élé­ments et des témoi­gnages via les oscil­la­tions affec­tives de l’enquêteur, au fur et à mesure que se dévoile la vraie per­son­na­lité d’un homme tyran­nique, alcoo­lique, pater­nel, mes­quin, déses­péré et géné­reux. L’on veut com­prendre dans les ques­tions, les palabres sans fin du vieux poli­cier et de ses amis, que le génie est celui qui conti­nue de voler par la bouche des hommes pour le bon­heur, la lumière et le plai­sir que ses oeuvres conti­nuent de pro­cu­rer. Pas de doute, Heming­way est de ceux-là, idole qui fait grin­cer des dents parce qu’il cor­res­pond au mot de Bal­zac dans Les Illu­sions per­dues : Tous les grands hommes sont des monstres.

En cette époque où l’on croit que le sur-raffinement extrême consiste à bri­ser le style en phrases courtes et hyp­no­tiques dignes des plus appé­tis­sants for­mu­laires admi­nis­tra­tifs, cer­tains écri­vains latino-américains se per­mettent de consi­dé­rer la lit­té­ra­ture comme un art. Padura (que l’on jugera “attardé”, “d’avant-garde”, voire de “post avant-garde” selon sa sen­si­bi­lité) est de ceux qui ont l’intelligence d’oublier l’imposture de vou­loir retrans­crire le monde de façon “objec­tive”, même sur les lieux du crime :
La pre­mière chose qui frappa sa vue fut les racines du man­guier. Elles res­sem­blaient à des che­veux de Méduse, hir­sutes et agres­sifs, pro­tes­tant face au ciel d’où était venue la mort qui avait révélé une autre mort.

Les plus bla­sés trou­ve­ront cer­tai­ne­ment cela d’une ori­gi­na­lité extrême. Bien que la recherche du vrai­sem­blable rende la lec­ture de cer­tains pas­sages un peu fas­ti­dieuse : entre les “putain” et autres “merde” par­se­més dans les conver­sa­tions, les per­son­nages s’avèrent d’une réelle épais­seur psy­cho­lo­gique et tous portent un monde entier dans leur mémoire. Le Conde joue l’histrion à mer­veille et sait per­cer l’attitude, la per­son­na­lité — à défaut d’âme — de cha­cun des témoins inter­ro­gés grâce à ce zèle féti­chiste qui tient à la fois du poli­cier et de l’écrivain : après nombre de péri­pé­ties il par­vien­dra à faire main basse sur la culotte d’Ava Gard­ner, maî­tresse d’un soir de Heming­way, pré­cieux mor­ceau d’étoffe noir de valeur ines­ti­mable qui ser­vait d’étui au vieux fusil de l’ancien pro­prié­taire des lieux, l’arme du crime.

L’on pour­rait sans crainte souf­fler l’issue de l’enquête, rien n’y ferait : l’investigation poli­cière n’est qu’un pré­texte, le Conde lui-même le sait ; der­rière elle on sent gran­dir l’abîme du temps qui noie les hommes pour ne lais­ser sur­vivre que les oeuvres, la chair ne sur­vit pas au papier, le mys­tère de la créa­tion est une ques­tion inso­luble. On n’éprouve qu’incertitudes à pro­pos du génie ; il sou­lève en lui tous les pos­sibles : c’est là le moteur qui pousse des per­sonnes sérieuses, intel­li­gentes et très diplô­mées à prendre la peine de publier d’épaisses bibles pour éclai­rer ses pro­duc­tions. Les livres sont une aussi louable ten­ta­tive d’atteindre l’éternité que l’ascétisme reli­gieux ; à croire que le talent absout de toutes les fai­blesses, même d’être mor­tel…
Heming­way est l’un des der­niers à avoir rejoint la secte bien­heu­reuse mais res­treinte de ceux qui ont échappé à la grande fau­cheuse, mais pour­quoi ? Ce roman tente de répondre.

bap­tiste fillon

   
 

Leo­nardo Padura, Adios Heming­way (tra­duit par René Solis), Métai­lié coll. “suites”, février 2005, 148 p. — 9,00 €.

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