Roberto Calasso, L’innommable actuel

L’âge de l’anxiété

Touristes, ter­ro­ristes, sécu­la­ristes, hackers, fon­da­men­ta­listes, trans­hu­ma­nistes, algo­rith­mi­ciens : Calasso rameute  les tri­bus qui hantent  un innom­mable. Peu à peu, il prend corps. Même s’il crée un monde en galère et en fuite qui semble perdre son his­toire. Néan­moins, tout semble plus fluide et visible par retour au passé. Ici, dans la période com­prise entre 1933 et 1945. L’époque fut déjà tra­gique puisque s’intruisit à bien des égards une ten­ta­tive d’anéantissement.
La suite fut plus hybride avec néan­moins bien des craintes plus que ram­pantes et  une peur de l’autre qui prend  de plus en plus un aspect pla­né­taire.  W.H. Auden inti­tula cette époque de vio­lence lar­vée et cli­vante  “L’âge de l’anxiété” dans  un dire poé­tique divi­na­toire et  à plu­sieurs voix.

Désor­mais, ces voix reviennent quoique loin­taines, comme si elles sur­gis­saient d’une autre “pays” et d’un ordre ancien. Les choses sont désor­mais de plus en plus com­pli­quées au sein de la mon­dia­li­sa­tion.  Mais avec Calasso, si l’anxiété ne manque pas, elle ne pré­vaut pas. L’Italien repense notre monde pour mettre en exergue l’inconsistance meur­trière d’un carac­tère inter­na­tio­na­liste inhu­main.
Ce neu­vième temps d’une œuvre majeure en cours d’élaboration se retrouve ici relié à sa pre­mière par­tie : “La ruine de Kasch” (1987), où appa­rais­sait déjà  la notion  «l’innommable actuel», pré­cé­dée et sui­vie à l’époque  par deux lignes blanches. Ce nou­veau tome les rem­plit en met­tant en exergue autant des affir­ma­tions solides que des mots d’ordre néga­tifs. Reste à savoir où trou­ver la nou­velle inven­ti­vité poli­tique et ses débou­chés qui devraient réin­ven­ter une hos­pi­ta­lité abso­lue jugée impos­sible mais aussi que néces­saire toute orien­ta­tion éthique.

Calasso pose la ques­tion de l’autre et de son accueil et son accep­ta­tion, ali­mente ce qui arrive dans cet après — pas si loin­tain que ça —  de la Seconde Guerre mon­diale et ses ter­reurs cri­mi­nelles. C’est ambi­tieux dans l’espoir affi­ché d’une nou­velle alliance. Et ce, même si elle semble impro­bable dans notre temps post-historique.
L’auteur a le mérite de ne pas pro­po­ser des fusions pas­séistes tou­jours faciles au moment où les migra­tions sont à la fois inter­dites mais d’une cer­taine manière obli­gées, loin des limi­ta­tions des lois éta­tiques qui referment plus qu’elles n’ “ouvrent”. Une scène inter­na­tio­nale est à inven­ter mais l’on sait la méfiance que cela entraîne.

jean-paul gavard-perret

Roberto Calasso, L’innommable actuel, trad. de l’italien de Jean-Paul Man­ga­naro, Gal­li­mard, coll. “Du monde entier”,  Paris, 2019.

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Filed under Echos d'Italie / Echi dell'Italia, Romans

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