Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

Tota­li­ta­risme en porte-jarretelles

Alors que la science-fiction états-unienne connais­sait son Gol­den Age durant la pre­mière moi­tié du XXe siècle, les hor­reurs de la Pre­mière Guerre Mon­diale obli­gèrent le conti­nent euro­péen à consi­dé­rer, quant à lui, la science avec une méfiance angois­sée. Mise en œuvre cruelle des avan­cées tech­no­lo­giques issues de la deuxième indus­tria­li­sa­tion, avec ses gaz de com­bat, son avia­tion, son artille­rie et ses chars d’assaut, la Grande Guerre engen­dra un trau­ma­tisme tel que les arts euro­péens, en une ten­ta­tive d’échapper à la réa­lité, s’épanouirent dans les mou­ve­ments cubiste et sur­réa­liste.
Au sein du monde lit­té­raire, la science-fiction du Vieux Conti­nent, éloi­gnée de l’influence de Gerns­back et Camp­bell, s’imprégna alors d’un pro­fond pes­si­misme. Dans ce contexte, les anti­ci­pa­tions furent pri­vi­lé­giées puisque, sans même avoir l’impression d’écrire de la science-fiction et en refu­sant d’ailleurs toute assi­mi­la­tion au genre, elles per­met­taient de blâ­mer la science et ses usages. Et de la pre­mière moi­tié du siècle, l’Histoire ne retien­dra pour la SF euro­péenne que deux œuvres majeures d’écrivains bri­tan­niques : Le Meilleur des Mondes (1931) d’Aldous Hux­ley et 1984 (1949) de George Orwell.

Si ce der­nier a puisé son ins­pi­ra­tion dans le nazisme, le fas­cisme et le sta­li­nisme pour décrire une société future gou­ver­née par un tota­li­ta­risme bel­li­queux et répres­sif, Hux­ley a pro­jeté une société au tota­li­ta­risme sour­nois et séduc­teur dont le fon­de­ment repose sur une repro­duc­tion humaine gou­ver­née par la tech­nique.
L’Europe de la pre­mière moi­tié du XXe siècle voit ainsi l’émergence d’auteurs de science-fiction qui s’ignorent – et qui refusent ce titre – s’ériger contre la science. Ce para­doxe peut s’expliquer par le fait que le genre science-fictif est celui qui, plus que tout autre, per­met d’utiliser l’art lit­té­raire comme sub­strat d’une réflexion plus pro­fonde sur l’humanité, son deve­nir et son rap­port avec la science.

Pour com­men­cer, cou­pons court à toute pos­si­bi­lité de remise en ques­tion de l’appartenance du Meilleur des mondes au genre qu’est la science-fiction. Nous pour­rions indi­quer qu’il est consi­déré comme un clas­sique par de nom­breux ouvrages de réfé­rence : Annick Beguin, Les 100 prin­ci­paux titres de la science-fiction ; Lor­ris Murail, Les Maîtres de la science-fiction ; Stan Barets, Le science-fictionnaire ; Gil­bert Millet et Denis Labbé, La Science-fiction ; etc. Mais cela n’expliquerait en rien le consen­sus.
Dès les pre­mières lignes, l’action se situe expli­ci­te­ment dans le futur : en l’an 632 après Ford, soit en l’an 2540 de notre ère. La chro­no­lo­gie inven­tée par Hux­ley pour décrire ce nou­veau monde suf­fit déjà à rat­ta­cher l’œuvre au genre science-fictif. En pre­nant comme point de départ du calen­drier la vie d’Henry Ford, la société futu­riste opère non seule­ment une sacra­li­sa­tion de cet indus­triel réel et contem­po­rain d’Huxley, mais éta­blit éga­le­ment une scis­sion entre deux ères tem­po­relles dis­tinctes, dont la plus ancienne est consi­dé­rée, en une logique évo­lu­tion­niste sim­pliste et linéaire, comme arriérée.

Inspiré par son frère Julian Hux­ley, bio­lo­giste par­ti­san de l’eugénisme et du trans­hu­ma­nisme, et fort des décou­vertes géné­tiques crois­santes depuis Gre­gor Men­del (1866), Hux­ley ima­gine ainsi une société dans laquelle la repro­duc­tion n’est plus une repro­duc­tion sexuée natu­relle mais arti­fi­cielle ; une repro­duc­tion par ecto­ge­nèse.
Ford étant l’inventeur de nou­veaux prin­cipes d’organisation scien­ti­fique du tra­vail, les­quels dominent tou­jours  l’industrie actuelle, Hux­ley fait ainsi appli­quer le for­disme à la géné­tique, non pas pour per­mettre la pro­duc­tion de biens de consom­ma­tion mais d’êtres humains. Grâce à ce qui sera appelé, plus tard dans la réa­lité, la fécon­da­tion in vitro et le clo­nage (« pro­cédé Boka­novski » et « tech­nique de Pod­snap » dans la fic­tion), la repro­duc­tion est éla­bo­rée en usine, dans le res­pect de la divi­sion ver­ti­cale et hori­zon­tale du tra­vail, de l’organisation en chaîne de mon­tage et de l’impératif de stan­dar­di­sa­tion tant des pro­duits humains que de la pro­créa­tion (en tant qu’elle est deve­nue une pro­cé­dure tech­nique). Les humains deviennent ergo­no­miques : conçus de manière à s’adapter par­fai­te­ment à leur tâche pro­fes­sion­nelle comme à leur place sociale.

Mais l’an 632 de N. F. peut aussi, dans le livre, ren­voyer au psy­cho­logue Sig­mund Freud, père fon­da­teur de la psy­cha­na­lyse ayant révo­lu­tionné la concep­tion du psy­chisme humain au début du XXe siècle dans la réa­lité. Dans la mesure où le Meilleur des mondes est fondé sur l’enseignement du dégoût de la vivi­pa­rité, Freud est ido­lâ­tré et consi­déré comme le pre­mier a « révélé les dan­gers épou­van­tables de la vie de famille » et ceux engen­drés par la répres­sion de la libido.
Ainsi, à la repro­duc­tion et la ges­ta­tion arti­fi­cielles stan­dar­di­sées s’ajoute le condi­tion­ne­ment psy­cho­lo­gique et social assu­rant une « pré­des­ti­na­tion ». Par le « condi­tion­ne­ment Néo-Pavlovien » la société uto­pienne pra­tique les puni­tions posi­tives (assi­mi­la­tion d’une chose ou d’un com­por­te­ment à un sti­mu­lus aver­sif) dès les pre­miers mois de l’existence.

Huxley puise ici son ins­pi­ra­tion dans les théo­ries scien­ti­fiques de son époque : le béha­vio­risme – et par­ti­cu­liè­re­ment  Pav­lov qui for­mula la notion de réflexe condi­tionné en 1903, le déter­mi­nisme social et l’hypnopédie. Ces tech­niques per­mettent aux humains créés en labo­ra­toire dans un « Centre d’Incubation et de Condi­tion­ne­ment » de répondre par­fai­te­ment au modèle de la caste her­mé­tique à laquelle ils appar­tiennent, celles-ci for­mant une société hié­rar­chi­sée pré­sen­tée et pen­sée par tous comme le triomphe du pro­grès ration­nel et scien­ti­fique.  Ce condi­tion­ne­ment per­dure tout au long de leur vie via les chan­sons et les publi­ca­tions des « Ingé­nieurs en Émo­tions » et autres « Bureaux de Pro­pa­gande ».
Entre science et fic­tion, Hux­ley uti­lise éga­le­ment un abon­dant lexique tech­nique et scien­ti­fique réel (de « morula » à « lupique » en pas­sant par les vocables pro­po­sés par l’anatomiste Anders Ret­zius pour dis­tin­guer les humains selon leur indice cépha­lique) ou inventé (« boka­novs­ki­fier », etc.). De même, quelques autres ingré­dients futu­ristes émaillent l’œuvre, tels les héli­co­ptères en rem­pla­ce­ment des auto­mo­biles, les fusées en rem­pla­ce­ment des avions ou encore le « cinéma sentant ».

Si Hux­ley refu­sait de consi­dé­rer son œuvre comme fai­sant par­tie du genre science-fictif, c’est parce qu’il vou­lait que les lec­teurs la com­prennent comme la condam­na­tion d’une science accom­plie déme­su­ré­ment et parce qu’elle était davan­tage une réflexion sur la nature humaine. Or aujourd’hui, plus per­sonne n’ignore que la pros­pec­tive science-fictive et la phi­lo­so­phie forment  l’essence de la science-fiction.
Guy Bou­chard [1], notam­ment, a démon­tré la cona­tu­ra­lité entre la démarche phi­lo­so­phique et la science-fiction, les deux dis­ci­plines étant toutes deux construites sur l’étonnement. Car l’écrivain et phi­lo­sophe, en ana­ly­sant les micro­sys­tèmes des romans de science-fiction, éta­blit que le genre com­porte 87 435 pos­si­bi­li­tés nar­ra­tives, contre seule­ment 67 pour le roman réa­liste. C’est pré­ci­sé­ment cette mul­ti­pli­cité d’univers qui per­met au lec­teur d’élargir son hori­zon de pen­sée et à l’auteur d’utiliser la science-fiction comme pré­texte à la remise en cause d’institutions sociales accom­plies ou en ges­ta­tion grâce à l’amplification ou la distanciation.

Et ceci est d’autant plus vrai, écrit-il, pour l’utopie, dont nous repre­nons ici la défi­ni­tion qu’il pro­pose [2] , «  est une fic­tion qui pré­sente, sur fond de cri­tique expli­cite ou impli­cite de la société réelle, une société idéa­li­sée posi­ti­ve­ment (euto­pie) ou néga­ti­ve­ment (dys­to­pie). » Pour Guy Bou­chard, il est indé­niable que la science-fiction et l’utopie se trouvent dans un rap­port d’intersection dès lors que le thème socio­po­li­tique idéa­lisé est ratio­na­lisé et fondé sur une anti­ci­pa­tion impli­cite ou expli­cite. Or, l’affabulation pla­cée ainsi au ser­vice des idées et, pour lui, ce qui se rap­proche le plus du roman phi­lo­so­phique.
Le Meilleur des mondes, en tant qu’anticipation expli­cite s’enracinant dans les idées scien­ti­fiques de son époque inter­pré­tées et mises en appli­ca­tion sui­vant un scien­tisme devenu pro­fes­sion de foi qu’elle se charge de remettre en ques­tion, est donc bien une œuvre de science-fiction.Comme il appar­tient à ce genre honni des intel­lec­tuels euro­péens, cer­tains cri­tiques se sont plu à dire qu’Aldous Hux­ley était un piètre écrivain.

Michel Houel­le­becq, par exemple, notre dési­gné « meilleur écri­vain fran­çais contem­po­rain » par des édi­teurs et publi­cistes qui ne laissent pas d’en chan­ter la gloire et les mérites, écrit dans ses Par­ti­cules élé­men­taires : « Aldous Hux­ley est sans nul doute un très mau­vais écri­vain. Ses phrases sont lourdes et dénuées de grâce, ses per­son­nages insi­pides et méca­niques […] Il a pu par ailleurs man­quer de finesse, de psy­cho­lo­gie, de style ».
Cela dit et outre la suf­fi­sance inso­lente dont il fait montre, son avis appa­raît tout à fait risible pour quelqu’un qui, mani­fes­te­ment, n’a pas com­pris que cette œuvre était une dénon­cia­tion fon­dée sur l’ironie… Par ailleurs, si Houel­le­becq n’a pas saisi la tona­lité de l’œuvre, il n’en a pas plus iden­ti­fié la nature, Le Meilleur des mondes n’étant pas un roman psy­cho­lo­gique mais bien un roman dramatico-idéique.

En tant que tel, son œuvre est le fruit d’une obser­va­tion per­ti­nente et auda­cieuse des avan­cées scien­ti­fiques de son époque et de leurs dérives pos­sibles afin de dénon­cer le culte posi­ti­viste d’une science qui a l’ambition de s’appliquer sur les vies humaines de la même façon que sur les biens de consom­ma­tion au sens large (incluant les végé­taux et ani­maux uti­li­sés comme nour­ri­ture). Tou­te­fois, Hux­ley ne manque pas d’habileté nar­ra­tive et son style d’écriture n’est ni carac­té­risé par la pau­vreté, ni par cette phra­séo­lo­gie ampou­lée qui plaît aux pédants. Certes, son pro­pos est intel­lec­tua­lisé, ses réfé­rences sont abon­dantes et la redon­dance de Sha­kes­peare frôle plu­tôt le pla­giat que l’éloge.

En outre, la pre­mière lec­ture peut lais­ser pen­ser qu’Huxley pro­voque quelques mal­adresses nar­ra­tives lorsqu’il tente de bri­ser le carac­tère trop didac­tique de la visite du Centre d’Incubation et de Condi­tion­ne­ment. Si cette pré­sen­ta­tion et néces­saire pour com­prendre l’univers de la société uto­pienne, il y insère un duo comique (le Direc­teur et Fos­ter) ainsi que la suc­ces­sion de plus en plus rapide et brèves de dis­cours dif­fé­rents (mono­logue scien­ti­fique et his­to­rique, slo­gans, conver­sa­tions futiles, frag­ment de leçons sen­ti­men­tales, etc.). Plu­tôt que d’alléger le pro­pos, ce mon­tage créait une déplai­sante confu­sion, et cette imbri­ca­tion de per­son­nages, de lieux et de points de vue se retrouve à d’autres moments (lors de la visite d’Eton par exemple). Mais cet effet d’étourdissement est pré­ci­sé­ment voulu par l’auteur.
Mal­gré ces quelques ambi­va­lences, le reste du récit est cohé­rent et bien construit. La chro­no­lo­gie est linéaire, excep­tée pour la pré­sen­ta­tion de Linda et John dont les résu­més bio­gra­phiques débutent par l’évocation d’un trau­ma­tisme, à l’instar d’un récit psy­cha­na­ly­tique. Le point de vue est objec­tif et omni­scient. La foca­li­sa­tion est variable, au gré des per­son­nages et des actions, mais se concentre glo­ba­le­ment sur Ber­nard Marx, Lenina Crown et John. Notons à ce titre l’habileté nar­ra­tive dont fait preuve Hux­ley : en variant les foca­li­sa­tions, il accroît l’intensité dra­ma­tique de cer­taines scènes.

Le ton est comique ou ora­toire et l’ironie se retrouve à tout niveau du récit. Comme nous l’avons vu, la chro­no­lo­gie choi­sie, par exemple, fait réfé­rence à Henry Ford mais per­met éga­le­ment une paro­no­mase avec le mot anglais « Lord » ce qui conduit au rem­pla­ce­ment sys­té­ma­tique des expres­sions impli­quant Dieu (Lord) avec Ford. Dans la conti­nuité du for­disme, le signe T devient l’emblème de la nou­velle reli­gion par étê­te­ment du signe de croix chré­tienne, or Henry Ford fut célèbre pour son auto­mo­bile bap­ti­sée Ford T. S’ensuivent de nom­breuses allu­sions : la célé­bra­tion du Tacot ; Big Ben devient Big Henry ; la gare Lon­do­nien Charing-Cross [3] devient Charing-T, etc.
Le titre même de l’œuvre, Brave New World, ren­voie à La Tem­pête de William Sha­kes­peare où l’expression est uti­li­sée de manière iro­nique. Le tra­duc­teur Jules Cas­tier a su rendre le même effet en ren­voyant les lec­teurs fran­çais à la lit­té­ra­ture qu’ils connaissent : le « meilleur des mondes pos­sibles » issu de Can­dide ou l’optimiste de Vol­taire. Plus encore, il a très pré­ci­sé­ment saisi la teneur de la société uto­pienne d’Huxley car cette phrase, répé­tée comme une for­mule magique par Pan­gloss, assure un opti­misme aveugle afin de faire accep­ter à qui­conque la pire des situations…

Enfin, en ce qui concerne les per­son­nages, ceux-ci manquent effec­ti­ve­ment de pro­fon­deur et appa­raissent quelque peu cari­ca­tu­raux. Pour­tant, là encore, il faut com­prendre que l’effet est voulu par Hux­ley. Les per­son­nages ne peuvent avoir de la pro­fon­deur psy­cho­lo­gique. Ils ont été engen­drés arti­fi­ciel­le­ment, fabri­qués comme des biens de consom­ma­tion, condi­tion­nés et pro­gram­més pour être ce dont le sys­tème social a besoin qu’ils soient pour per­du­rer, ni plus, ni moins.
Pour inter­dire le désordre et pro­té­ger la sta­bi­lité sociale, les Uto­piens doivent être des robots dépour­vus d’émotions, de sen­ti­ments ou d’idées per­son­nelles, tout ce qui, en somme, menace le confor­misme. Les pro­ta­go­nistes prin­ci­paux sont, à des degrés variables, des sortes de déviants ou, pour reprendre l’expression cou­rante anglaise uti­li­sée par Hux­ley, « des che­villes rondes dans des trous car­rés » [4].

C’est notam­ment le cas de Ber­nard Marx et Helm­holtz Wat­son dont la déviance tient, pour le pre­mier, d’un man­que­ment, d’un sur­plus pour le second. Marx est plus laid que ce que n’autorise sa caste et sa frus­tra­tion d’être consi­déré comme un paria génère une conscience accrue de son ego John le Sau­vage est le grand déviant de l’œuvre. Éter­nel exclu, écar­telé entre deux cultures dif­fé­rentes qui le rejettent, l’une étant pré­sen­tée comme « pri­mi­tive », la seconde comme « civi­li­sée », aucune ne l’acceptera et John res­tera soli­taire et incom­pris. Fina­le­ment, il nous fait pen­ser aux enfants d’immigrés qui ne par­viennent à s’intégrer dans aucune société, ni celle de leurs parents, ni celle qui les a vus naître, repous­sés sans cesse pour leurs dif­fé­rences phy­sique et cultu­relle.
Plus cruel encore est son sort en ce qu’il est de sur­croît rejeté par sa mère. Il déve­loppe à ce titre quelques troubles psy­cho­lo­giques impor­tants ; on songe notam­ment aux vio­lences phy­siques qu’il exerce contre Lenina dès lors que son atti­tude frustre ses désirs. Tou­te­fois, Hux­ley s’est peu inté­ressé aux consé­quences psy­cho­lo­giques du manque affec­tif. Cela tient sans doute au fait qu’au moment où il écrit, la psy­cho­lo­gie est une science nais­sante et que les idées édu­ca­tives sont encore fon­dées sur une dis­ci­pline stricte et une cer­taine froi­deur rela­tion­nelle entre les enfants et leurs parents. Igno­rant cela et influencé par Freud, Hux­ley ne met­tra en avant qu’un com­plexe d’OEdipe assez gros­sier.
Néan­moins, l’histoire rela­tion­nelle entre la géni­trice, Linda, et l’enfant, John, a le mérite de contre­dire la croyance en un « ins­tinct mater­nel » de fait inexis­tant. C’est parce que Linda n’a jamais appris, de manière consciente ou non, à être mère et parce qu’elle a, au contraire, appris à détes­ter les rela­tions filiales, qu’elle ne peut appor­ter l’amour mater­nel à son fils indé­siré et tenu pour res­pon­sable de son malheur.

On pour­rait enfin repro­cher à Hux­ley l’androcentrisme de son œuvre, s’il n’était pas banal pour son époque et habi­tuel dans les œuvres de science-fiction de la pre­mière moi­tié du XXe siècle. Les per­son­nages fémi­nins sont peu nom­breux et leur impor­tance tient à celle de figu­rantes ou de faire-valoir. Lenina Crowne per­met notam­ment à Hux­ley de démon­trer les vices de cette société uto­pique. Même s’il tend de manière amu­sante à inver­ser les rôles tra­di­tion­nel­le­ment dévo­lus aux genres sur la ques­tion des sen­ti­ments amou­reux et des pul­sions sexuelles, Lenina étant inca­pable de com­prendre le roman­tisme de John, celui-ci fera plu­tôt l’effet d’une parade nup­tiale simiesque : le mâle devant faire la preuve de son amour par une démons­tra­tion de force…
Pour toutes ces rai­sons et au contraire de ce que l’on a pu dire de lui, Hux­ley est loin d’être un mau­vais écri­vain et sa prose est simi­laire à celle des auteurs anglo-saxons : simple, fluide et claire. En outre, il a saisi avec jus­tesse cette psy­cho­lo­gie com­plexe géné­rée dif­fé­rem­ment sur des per­son­nages inégaux plon­gés dans un même contexte de confor­mité extrême niant l’individualité.  Si l’on recon­naît que ses per­son­nages sont cari­ca­tu­raux et peu appro­fon­dis c’est bien parce qu’ils sont des sym­boles éclai­rant ce roman d’idées.

L’exposé d’idées est néces­saire pour Hux­ley car son but est de faire décou­vrir au lec­teur la société uto­pienne de l’année 2540, d’abord via « l’Administrateur Mon­dial » Mus­ta­pha Menier, lequel vante les mérites de cette orga­ni­sa­tion sociale pré­sen­tée comme le « meilleur des mondes pos­sibles », puis via John, l’Etranger, afin de – pro­cédé lit­té­raire bien connu – mettre en relief les vices et de jeter le doute sur le bien-fondé appa­rent et l’évidence de struc­tures sociales nor­ma­li­sées. Le point ultime du roman en tant qu’exposé d’idées est d’ailleurs consti­tué par l’affrontement intel­lec­tuel entre ces deux pro­ta­go­nistes.
Société mon­diale uni­forme et ratio­na­li­sée à l’extrême, fon­dée sur une éco­no­mie de paco­tille [5], elle obéit aux règles de sa devise pla­né­taire, qui n’est pas sans rap­pe­ler la devise fran­çaise : “Sta­bi­lité, Iden­tité, Com­mu­nauté”. La sta­bi­lité sociale est le pre­mier impé­ra­tif de l’administration mon­diale uto­pienne. Comme nous l’avons vu, elle est assu­rée par une société pyra­mi­dale dis­tin­guée en castes her­mé­tiques et hié­rar­chi­sées, elles-mêmes per­mises par l’ectogenèse eugé­nique et le condi­tion­ne­ment social.

Repre­nant la pen­sée mal­thu­sienne [6], l’objectif affirmé est d’empêcher le dés­équi­libre qu’engendrerait une crois­sance supé­rieure de la popu­la­tion par rap­port à une pro­duc­tion de sub­sis­tance limi­tée. La réfé­rence à ces idées est expli­cite et les moyens de contra­cep­tion sont appe­lés « exer­cices mal­thu­siens ». L’identité désigne ici le fait d’être iden­tique et non d’avoir une iden­tité indi­vi­duelle. Ainsi les membres des castes sont iden­tiques entre eux et leur degré de déve­lop­pe­ment phy­sique et intel­lec­tuel est rela­tif à leur posi­tion sociale infé­rieure ou supé­rieure.
Les Semi-Avortons Epsi­lon Moins, par exemple, sont phy­si­que­ment à peine humains et volon­tiers com­pa­rés à des singes et leurs facul­tés men­tales leur per­mettent tout juste de s’acquitter des basses besognes, tan­dis que les beaux et grands Alpha Plus ou Moins sont voués à être des dirigeants.

De même, le prin­cipe de com­mu­nauté est à com­prendre au sens d’unanimité ; c’est l’anéantissement de l’individu dans la masse col­lec­tive. Sen­ti­ment d’appartenance à un tout, le com­mu­nau­ta­risme est ensei­gné dès l’enfance par l’hypnopédie, les slo­gans, le culte de Ford et lors de « l’Office de Soli­da­rité », sorte de paro­die des céré­mo­nies reli­gieuses chré­tiennes, des­ti­nés à ren­for­cer rituel­le­ment le lien social. Cet office se conclut par une transe col­lec­tive, avec le chant « Orginet-Porginet » scandé par la masse au son d’un tam­bour, et la soli­da­rité se concré­tise par une orgie et un retour au stade fœtal.
En exa­gé­rant les carac­té­ris­tiques d’une société pré­sen­tée comme une évo­lu­tion à un stade de pro­grès ultime, Hux­ley cherche sur­tout à démon­trer le condi­tion­ne­ment qu’exerce l’ordre socio­po­li­tique sur l’individu au point d’aliéner tota­le­ment son esprit per­son­nel. Le but de l’oligarchie est, en réa­lité et uni­que­ment, de conser­ver sa domi­na­tion tout en pré­ten­dant œuvrer pour le bien de l’humanité. À cet effet, elle se doit d’utiliser, non une force éta­tique fla­grante mais bien une contrainte séduc­trice et dif­fuse. Par l’apprentissage de l’amour de la ser­vi­tude, l’oligarchie s’assure d’obtenir de chaque indi­vidu une sou­mis­sion volontaire.

Bien sûr, toute vie en société impose une confor­mité sociale qui aliène plus ou moins l’individu en ce qu’elle impose non seule­ment des conduites mais fabrique éga­le­ment des repré­sen­ta­tions men­tales qui deviennent des évi­dences. Ainsi, la réserve du Nouveau-Mexique dans laquelle John gran­dit s’avère aussi fer­mée et contrai­gnante que le Meilleur des mondes. À ce titre on notera les des­crip­tions docu­men­tées d’un mode de vie non occi­den­tal volon­tiers attri­bué à des peuples jugés « pri­mi­tifs ».
Dans la val­lée de Mal­pai [7], la société consti­tuée par les « sau­vages » de la réserve est annon­cée comme étant Zuni, mais elle relève plus d’un mélange de tri­bus pue­blos et d’anciens peuples mésoa­mé­ri­cains. Le métis­sage se retrouve notam­ment dans la déno­mi­na­tion des drogues : peyotl est un terme nahuatl, mes­cal pro­vient de la langue zuñi et soma, fameuse drogue tran­quilli­sante sans effet indé­si­rable et essen­tielle aux Uto­piens, est un mot hindi dési­gnant un nar­co­tique uti­lisé par les anciens Hindous.

Si Hux­ley décrit avec assez de pré­ci­sion l’habitat et le syn­cré­tisme reli­gieux, le point de vue adopté est celui des Uto­piens (Lenina et Ber­nard) de sorte que toutes les des­crip­tions insistent sur le sort misé­rable et sor­dide des « sau­vages » : éco­no­mie de sub­stance, absence de soin, souf­frances et dou­leurs, super­sti­tions idiotes, incon­fort maté­riel, infé­rio­rité de la femme, mono­ga­mie et vivi­pa­rité, etc. La « réserve à sau­vages » ren­voie bien sûr aux réserves états-uniennes loca­li­sées sur des terres sté­riles délais­sées par le colo­ni­sa­teur, où les autoch­tones sont tou­jours par­qués et subissent la pres­sion d’un sys­tème socio-économique étran­ger et mon­dial qui les rejette et les pau­pé­rise.
Dans l’œuvre, la com­pa­rai­son est iden­tique, à la dif­fé­rence que cette réserve peut être visi­tée par les Uto­piens afin qu’ils puissent consta­ter de leurs propres yeux la misère d’une société « non-civilisée » carac­té­ri­sée par l’absence de science et de leur faire pas­ser ainsi défi­ni­ti­ve­ment toutes vel­léi­tés contestataires.

À l’inverse du mythe du bon sau­vage inventé par La Hon­tan au XVIIIe siècle, repris ensuite par Jean-Jacques Rous­seau, Hux­ley décrit des « Indiens » hos­tiles et mépri­sants, qui rejettent les étran­gers blancs. Sans doute n’a-t-il pas pris en compte le trau­ma­tisme qu’a laissé la colo­ni­sa­tion sur les peuples autoch­tones mais, plus encore, le condi­tion­ne­ment engen­dré par le rejet actuel de la civi­li­sa­tion états-unienne sur les natifs, les pous­sant pré­ci­sé­ment à la méfiance et au racisme envers le colo­ni­sa­teur blanc.
Mais cette ques­tion n’intéresse pas Hux­ley. Ce qui importe pour lui, c’est de confron­ter les « socié­tés pri­mi­tives » et les « socié­tés évo­luées » et mon­trer que leurs contraintes sur l’individu sont iden­tiques et que, en ce sens, aucune n’est plus évo­luée que l’autre. John, situé entre deux socié­tés dont il est exclu, en est la preuve. Il n’en demeure pas moins libre pour autant, condi­tionné qu’il est par le monde « sau­vage » et le monde euro­péen via une lec­ture fana­tique de Sha­kes­peare. Tra­gé­die de l’intolérable alté­rité, Le Meilleur des mondes pose des ques­tions sur le déter­mi­nisme et la liberté mais n’apporte qu’une réponse sim­pliste et pessimiste.

L’His­toire euro­péenne n’a retenu de cette œuvre que la ter­reur des « bébés éprou­vettes ». Que l’on se ras­sure, si les pro­grès de l’eugénisme réclament de sérieuses réflexions bioé­thiques, la science-fiction n’a pas pris en compte le fait que l’utérus fémi­nin est une néces­sité abso­lue pour la ges­ta­tion car le pla­centa demeure irrem­pla­çable… Notre sta­tut de mam­mi­fère n’est donc pas prêt à être modi­fié. En revanche, le réel sujet du livre, le tota­li­ta­risme, devrait bien plus nous inquié­ter.
Tan­dis que les uto­pies anciennes étaient construites ex nihilo, les uto­pies de l’époque contem­po­raines se construisent à par­tir de l’observation de cette société en per­pé­tuelle muta­tion dans une démarche pros­pec­tive. Elles ne visent pas à plai­der pour la mise en place d’une société idéale, mais au contraire à démon­trer que toute ten­ta­tive d’instauration d’une société idéale serait tota­li­taire, tout en ten­tant de pré­dire l’aboutissement pos­sible des évo­lu­tions dont les écri­vains sont les témoins. Or, effrayés par la science et son ido­lâ­trie (le scien­tisme), les auteurs euro­péens ne peuvent qu’imaginer une société future pré­sen­tée comme meilleure s’avérant fina­le­ment être l’inverse de ce qu’elle pré­tend, soit une dystopie.

Quinze ans après la pre­mière édi­tion, en 1946, Aldous Hux­ley ajoute une pré­face dans laquelle il écrit que la réa­lité s’annonce pire encore que les pré­dic­tions qu’il avait faites dans son œuvre. Il affirme éga­le­ment que les « livres sur l’avenir » [8] doivent s’appuyer sur des hypo­thèses réa­li­sables. Or, au sor­tir de la deuxième Guerre Mon­diale et après la chute de l’union sovié­tique, le capi­ta­lisme est triom­phant et mon­dia­lisé.
C’est pré­ci­sé­ment ce que crai­gnait Hux­ley : un monde fondé sur un hédo­nisme imbé­cile et creux que l’on comble par une consom­ma­tion effré­née et illu­soire ; des vies humaines stan­dar­di­sées asser­vies à une classe diri­geante ; un flot de pro­pa­gande inin­ter­rompu et mul­ti­forme ; le culte de la jeu­nesse, de la per­fec­tion et de l’artificiel ; le règne de la répres­sion des reven­di­ca­tions et de la dépres­sion, soi­gnées à coups de por­no­gra­phie, de psy­cho­tropes légaux et d’alcool…

À l’occasion de la sor­tie de 1984, George Orwell envoie une copie de son livre à Hux­ley qui lui répond par cour­rier la même année, en 1949, que le tota­li­ta­risme agres­sif qu’il ima­gine dans son œuvre, dys­to­pie que Guy Bou­chard qua­li­fie pour cette rai­son de « noire», « ne pour­rait fonc­tion­ner indé­fi­ni­ment ». Pour main­te­nir sa domi­na­tion économico-politique, « l’oligarchie régnante » uti­li­sera au contraire des moyens de coer­ci­tion sédui­sants afin de pous­ser la masse popu­laire à aimer un état de ser­vi­tude dans lequel elle est main­te­nue sans même en avoir conscience.

C’est pour­quoi Guy Bou­chard qua­li­fie la dys­to­pie d’Huxley de « rose » : une dys­to­pie qui se croit uto­pie ; un tota­li­ta­risme doux que le peuple ché­rit et ne songe même pas à remettre en question…

Le tort d’Huxley est de ne pas avoir pris en compte l’importance du sys­tème éco­no­mique. Ainsi l’Utopie n’a pas de but appa­rent, elle est main­te­nue pour elle-même. En outre, pour lui, le dan­ger était la science. Or, accu­ser cette der­nière des mal­heurs de l’humanité serait aussi per­ti­nent que d’intenter un pro­cès contre une pierre qui serait tom­bée sur la tête de quelqu’un après qu’un autre l’ait pous­sée du pied depuis le som­met d’une mon­tagne.
Le véri­table et seul dan­ger n’est-il pas l’ambition de l’enrichissement ? N’est-ce pas le sys­tème éco­no­mique qui oriente la science dans une direc­tion néfaste et qui engendre les carac­té­ris­tiques sociales décriées par Hux­ley ? La science n’est qu’un moyen ; le scien­tisme une pro­pa­gande ; la cap­ta­tion des richesses mon­diales par une oli­gar­chie, une finalité.

Finale­ment, l’assimilation erro­née de la science-fiction au scien­tisme conju­gué à la tona­lité sombre et désa­bu­sée des auteurs euro­péens a eu pour consé­quence de décou­ra­ger leur public, pro­vo­quant ainsi l’étiolement du genre dès le début du XXe siècle sur le Vieux Conti­nent. Espé­rons qu’une nou­velle géné­ra­tion d’auteurs saura bien­tôt convaincre que la science-fiction est, selon les termes de Guy Bou­chard, un « art de l’étonnement » afin de renouer avec son public.

sophie bonin

Aldous Hux­ley, Le meilleur des mondes (Brave New World), trad. Jules Cas­tier, Plon, coll. « Pocket », 2005.



[1] Guy Bou­chard, « Science-fiction, uto­pie et phi­lo­so­phie : l’art de s’étonner », in Phi­lo­so­phie et science-fiction, Vrin, 2000.

[2] Ibid. p. 54

[3] « Cross » signi­fie croi­se­ment, mais éga­le­ment croix.

[4] « round pegs in square holes »

[5]« Pseudo-maroquin », « para-bois », « suc­cé­dané » et autres ersatz de nourriture.

[6] De l’économiste bri­tan­nique du début du XIXe siècle, Tho­mas Malthus.

[7] « Bad­lands » en espagnol.

[8] À l’époque d’Huxley, l’anticipation était un genre nais­sant que seul Jules Verne avait exploité.

1 Comment

Filed under Dossiers, Poches, Science-fiction/ Fantastique etc.

One Response to Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

  1. Pit

    Bon­jour,
    Merci pour cette brillante syn­thèse et ana­lyse qui m’a per­mis de mieux com­prendre ce roman et d’en mieux cer­ner les contours…
    Au plai­sir de vous lire.
    Pit

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