Gérard Macé, Le goût de l’homme

Les com­mu­nau­tés inavouables

À tra­vers trois expé­riences “pri­mi­tives” au ber­ceau de divers peuples et approches (celles de Pierre Clastres, Georges Dumé­zil et Mar­cel Griaule), Gérard Macé remonte à un moi col­lec­tif plus ou moins obli­téré par le polis­sage de l’histoire. L’auteur  prouve que la lit­té­ra­ture est aussi un dia­logue, une série d’actes ins­crits dans le vécu quo­ti­dien des peuples dis­pa­rus dont les légendes (et les réa­li­tés) nour­rissent nos ima­gi­naires.
Il le rap­pelle en res­sus­ci­tant les cercles de divers temps et lieux des racines de l’humanité dans leur confi­gu­ra­tion his­to­rique et sociale là où, par exemple, cer­tains Indiens mangent leurs morts et “connaissent ainsi le goût de l’homme”. Toute ce savoir, Macé ne l’a pas appris d’abord dans les livres mais dans sa famille. Non qu’elle fût anthro­po­phage… Mais, à tra­vers l’expérience de son grand père mater­nel ton­ne­lier et un père “qui n’était pas né de la cuisse de Jupi­ter mais d’un père inconnu”, il a reçu  le droit “au rêve, à l’interprétation et la légende”.

Un tel fils, avide dès l’enfance de mytho­lo­gie, com­prend que les “courbes” de sa propre his­toire répètent des comé­dies plus anciennes. Plu­tôt que de se conten­ter de pagno­li­ser son propre cas, Macé montre dans ses ana­lyses d’œuvres et de leur sujet les échos majeurs de voies dont le rap­pel  per­met de trou­ver un che­min pour ce futur que de plus en plus de pen­seurs estiment impro­bables mais sans s’engager le moins du monde pour le faire bou­ger.
Gérard Macé, à l’inverse, n’est pas de ceux qui, dans sa vie comme dans son œuvre, ont le temps de subir trop de décep­tions signi­fi­ca­tives. Plu­tôt que de bla­bla­ter sur les champs séman­tiques, il fait preuve de clarté et dis­ci­pline pour don­ner une expres­sion à son ima­gi­na­tion créa­trice. Elle vient au besoin mettre à mal les han­tises actuelles des humanoïdes.

Explo­rant des civi­li­sa­tions ce qui échappent à tant de phi­lo­sophes, l’auteur sort des sen­tiers bat­tus pour nous apprendre qu’il existe des sortes de véri­tés pre­mières. Elles offrent une sta­bi­lité mais pas celles que la ratio­na­lité caresse. A cette aune, le kan­tisme est un quant-à-soi. Et Macé rap­pelle qu’on n’a pas sim­ple­ment besoin de ratio­na­lité pour réflé­chir. Il faut remon­ter plus haut sous la béance de la rai­son et péné­trer les trous du logos qui, d’après Sué­tone, sont tou­jours tapis­sées de la peau prise à une femelle.
Par son ima­gi­na­tion, l’écrivain conduit à pol­luer l’idée même d’anthrophagie. Igno­rant le cabo­ti­nage, il ne réduit jamais la pen­sée à la seule logique et se refuse au pes­si­misme qui est déjà un compromis.

Un tel livre rap­pelle, par-delà sa richesse, que si l’on jetait tout le mal aux ordures des civi­li­sa­tions il ne res­te­rait plus grand chose. Ouvrant et fer­mant le livre de la même façon, l’auteur prouve que ne pas suivre son rêve pre­mier, c’est tra­hir sa des­ti­née.
Ce qui le nour­rit ensuite n’est là que pour le corroborer.

jean-paul gavard-perret

Gérard Macé, Le goût de l’homme, Gal­li­mard, Folio Essais, Paris, 2019, 128 p.

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