Du lit à l’intuition — métaphysique du bonheur : entretien avec Gabrielle Le Bayon

Gabrielle Le Bayon cultive une mise en scène (jamais com­plai­sante) pour indi­quer divers types de rap­ports cau­saux entre les époques, les arts, le monde et l’artiste elle-même. Tout est injonc­tion des plus clas­sieuses à la beauté avec une pointe d’humour sen­sible mais dis­cret. La plas­ti­cienne pos­sède une connais­sance majeure de ses champs d’investigation qu’elle explore avec autant de sen­si­bi­lité que d’intelligence.
Nous sommes embar­qués dans ses dérives « nar­ra­tives » fil­miques là où tout est la fois calme et bouillon­nant. L’œuvre devient art de la sug­ges­tion sans jamais la moindre once d’autosatisfaction. Tout sent le vrai : varia­tions et pas­sages sur­pre­nants et atta­chants trans­forment  de manière faus­se­ment pla­cide -  en consé­quence le célèbre l’oiseau grec de la nuit devient celui de la connaissance.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La faim et la soif.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Eux aussi sont pas­sés par la crise d’adolescence et se sont trans­for­més. Ils sont tou­jours moteurs.

A quoi avez-vous renoncé ?
D’abord à tra­vailler à une table, tout est plus gla­mour sur un lit. Ensuite j’ai lu que mathé­ma­tiques et logique com­posent avec l’intuition intel­lec­tuelle ce qu’on peut appe­ler une méta­phy­sique du bon­heur. Je suis plu­tôt le genre lit­té­raire, dérai­son­nable et ins­tinc­tive. A mon avis, cette équation-là aussi est heureuse.

D’où venez-vous ?
D’une grotte où je pei­gnais des ani­maux à la lueur d’une torche, en com­pa­gnie de mon léopard.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
D’une part, il y a une pas­sion pour le cinéma, trans­mise par mon père qui était réa­li­sa­teur de docu­men­taires. Quand j’avais envi­ron dix ou onze ans il a pro­posé que nous allions le dimanche après-midi voir des clas­siques du cinéma du monde entier. On ouvrait le pro­gramme des salles d’art et d’essai de Paris et on choi­sis­sait ensemble selon nos envies, plu­tôt une aven­ture, un mélo­drame, un wes­tern, une comé­die musi­cale. Je me sou­viens des pre­mières séances : Pather Pan­chali de Ray, Le Chant du Mis­souri de Min­nelli, Païsa de Ros­sel­lini, L’Aventure de Mme Muir de Man­kie­wicz, Bus­ter Kea­ton, les Marx Bro­thers. C’était notre rituel pen­dant quelques années.
D’autre part, il y a l’univers de ma mère, une très vieille aris­to­cra­tie bre­tonne « catho » et juive, où mon grand-père m’a appris à peler et décou­per un fruit avec ma four­chette et mon cou­teau. Un monde paral­lèle, où l’on a des conver­sa­tions débraillées sur les marches d’un esca­lier creusé par l’usage, dans un châ­teau de cam­pagne où on gèle l’hiver et où on trouve joux­tant une biblio­thèque pleine de livres anciens, des salons magni­fiques qui portent encore sur les murs les ins­crip­tions d’un corps de l’armée alle­mande qui les avait squat­tés pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. Et c’est jus­te­ment ce mélange de tra­di­tion, d’excentricité et de non­cha­lance que j’ai reçu.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Le café, le boire et y aller, y aller et le boire. Regar­der de la télé­réa­lité anglaise, ça ne par­donne pas.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
J’ai envie de faire de l’art et des films dont les gens, moi com­prise, sortent avec l’envie de recom­men­cer l’expérience. C’est peut-être une his­toire de mem­brane poreuse entre soi et le monde, ou une affaire de repré­sen­ta­tion du monde comme un bouillon d’expériences et de cultures.

Com­ment définiriez-vous votre approche vos « scé­na­ri­sa­tions » de l’objet d’art, du monde et de vous-même ?
Que ce soit la mise en scène d’un tra­vail plas­tique, pho­to­gra­phique ou l’écriture de mes films, je m’appuie sur des imper­fec­tions pour en faire jaillir d’autres, ce sont des rugo­si­tés qui accrochent mon regard, dans un pay­sage, une per­sonne, une situa­tion. Straub et Huillet on dit « Par­cou­rez trois fois un lieu et trou­vez le bon point topo­gra­phique et stra­té­gique de manière à voir quelque chose, mais sans détruire le mys­tère de ce que l’on voit. » Cela m’amène à ques­tion­ner com­ment je veux don­ner à voir. Je m’intéresse aux indi­vi­dus et à la façon dont nous répon­dons aux com­bats intimes, aux défis, ou sim­ple­ment les uns aux autres, quand le quo­ti­dien bas­cule de l’ordinaire dans des situa­tions et des lieux extra­or­di­naires.
C’est ce qui me motive vrai­ment. Par exemple, don­ner à voir com­ment une femme a com­posé un monde comme une zone de résis­tance, qui voyage à tra­vers le temps avec elle et ses chats. On ver­rait des moments de sa vie, comme une action quo­ti­dienne, un geste flam­boyant, une phrase échan­gée, un lieu qu’elle aurait visité. On ver­rait alors que sa rela­tion avec les dif­fé­rents aspects de sa vie est une forme d’engagement vis-à-vis de son environnement.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Le flash d’un appa­reil photo éblouit et chauffe l’image à blanc pour se trans­for­mer en un énorme halo rouge trans­lu­cide qui prend tout l’écran alors que le héros tente d’échapper au tueur dans Fenêtre sur cour d’Hitchcock. Et plus récem­ment, dans Demo­cracy in Ame­rica de Toc­que­ville mis en scène par Romeo Cas­tel­lucci, une danse folk­lo­rique ryth­mée au son de tam­bou­rins se déroule der­rière un écran trans­pa­rent qui floute l’action sans que l’on voit les visages mais seule­ment le mou­ve­ment des corps.
Ces deux images se rejoignent par leur nature inquié­tante et leur dis­po­si­tif énig­ma­tique, toutes deux recèlent un pou­voir qui déso­riente les corps à la fois dans le film, sur la scène et dans la salle.

Et votre pre­mière lec­ture ?
« Por­trait de l’artiste en jeune chien » de Dylan Tho­mas. Dans un mélange de pathos et de comé­die, le héros, bouf­fon et poète, est en fuite alors que la réa­lité se dis­sout autour de lui.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Are­tha Frank­lin, Joni Mit­chell et Maria Cal­las sont tou­jours dans les parages, Mor­ri­sey pour les soi­rées karaoké et récem­ment « Le Grand Macabre » de György Ligeti s’est invité.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Mar­gue­rite Duras. Je reviens sou­vent à « La Vie Maté­rielle ». C’est sa façon de construire un récit. Tous les élé­ments essen­tiels — intrigue, psy­cho­lo­gie, rebon­dis­se­ments nar­ra­tifs – sont mis de côté. Et il n’y a que la base de l’expérience inté­rieure des per­son­nages cen­traux qui reste comme véri­table tex­ture du livre. Sa tech­nique a un pou­voir fas­ci­nant, en par­ti­cu­lier lorsqu’elle écrit des expé­riences sub­jec­tives comme l’érotisme, le cha­grin, la ter­reur ou la joie.
Il y a aussi les pre­mières lignes de « L’Homme sans qua­li­tés » de Robert Musil, un topo météo­ro­lo­gique qui me fait sou­rire de par sa bana­lité et parce qu’en même temps il donne tout son sens à la suite du récit comme le reflet-miroir de la place de l’homme face au chan­ge­ment :
« On signa­lait une dépres­sion au-dessus de l’Atlantique ; elle se dépla­çait d’est en ouest en direc­tion d’un anti­cy­clone situé au-dessus de la Rus­sie, et ne mani­fes­tait encore aucune ten­dance à l’éviter vers le nord. Les iso­thermes et les iso­thères rem­plis­saient leurs obli­ga­tions. Le rap­port de la tem­pé­ra­ture de l’air et de la tem­pé­ra­ture annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et le mois le plus chaud, et ses varia­tions men­suelles apé­rio­diques, était nor­mal. Le lever, le cou­cher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phé­no­mènes impor­tants, étaient conformes aux pré­dic­tions qu’en avaient faites les annuaires astro­no­miques. La ten­sion de vapeur dans l’air avait atteint son maxi­mum, et l’humidité rela­tive était faible. Autre­ment dit, si l’on ne craint pas de recou­rir à une for­mule démo­dée, mais par­fai­te­ment judi­cieuse : c’était une belle jour­née d’août 1913. »

Quel film vous fait pleu­rer ?
« Au Hasard Bal­tha­zar » de Robert Bres­son et « Mirage de la vie » de Dou­glas Sirk. Ils montrent notre monde et ce qui ne change pas.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un geste.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Simone Weil. Une lettre d’amour.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Les Grottes de Las­caux. C’est un lieu irréel, comme si les pein­tures n’avaient jamais été peintes. Autre­fois conser­vées par les fumées des rites cha­ma­niques, elles ont été pro­fa­nées et elles dis­pa­raî­tront peut-être du jour au len­de­main, de la même façon qu’elles ont été décou­vertes par des ado­les­cents pen­dant leurs vacances. Qu’est ce qui a poussé ces hommes et femmes pré­his­to­riques à peindre dans ces sou­ter­rains où ils ne vivaient pas ?

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
À Londres, où j’ai habité long­temps, j’ai ren­con­tré les artistes et cinéastes Laure Prou­vost et William Raban avec qui j’ai tra­vaillé et échangé sur dif­fé­rentes méthodes de fabri­ca­tion de films et d’installations. Ces ren­contres ont été incroyables parce qu’elles ont élargi mon approche quant à mon propre tra­vail. J’admire aussi beau­coup Hong Sang­soo, Claire Denis, Paso­lini, Ros­sel­lini, Albert Serra, Lucre­cia Mar­tel, Jia Zhangke, Straub et Huillet, Béla Tarr, les béguines du Moyen Age et Louise Michel.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Une lettre de JLG qui fini­rait par « je vous embrasse ».

Que défendez-vous ?
L’impossible. La pro­messe que tout soit pos­sible, que la réa­lité recèle tout mes désirs. Aujourd’hui je défends mon pro­jet de long-métrage de fic­tion. Et bien qu’il soit sou­tenu en France, je voyage à Man­ches­ter ou à Flo­rence pour ren­con­trer des pro­duc­teurs et des acteurs. C’est un pro­jet ambi­tieux que je me suis mise à écrire en m’inspirant de la vie et de la pen­sée de Simone Weil. Ma pra­tique plas­tique reste tout aussi impor­tante que le cinéma. Ce sont deux mondes que je sou­haite conti­nuel­le­ment per­méables l’un à l’autre, c’est encore une his­toire de mem­brane poreuse entre soi et le monde.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?
Il dit aussi « il n’y a pas de rap­port sexuel », dans les deux cas il y a comme un vide entre deux per­sonnes, un rap­port d’entre-deux où vien­draient se téles­co­per nos désirs de pos­sé­der et de s’identifier.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
« Oui » est une dan­ge­reuse réponse. Mais quelle était la question ?

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Pourrait-on dire aussi que, l’amour c’est don­ner quelque chose qu’on a à quelqu’un qui en veut ?

Entre­tien et pré­sen­ta­tion réa­li­sés par  jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 13 décembre 2018.

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