Michael Marshall Smith, Avance rapide

 Deli­rium Tremens

La légende vou­drait qu’Avance Rapide ait été décou­vert par un vaillant urbexer dans les décombres de l’Old Manor Hos­pi­tal à côté d’un pic à glace, inau­gu­rant un nou­veau genre lit­té­raire qu’on appel­le­rait, pour l’occasion, le found file. Mais il n’en est rien et Avance Rapide gar­dera à jamais son éti­quette très sérieuse “d’œuvre lit­té­raire” de la SF, col­lée par ses fas­tueux « Prix Phi­lip K. Dick 2000 » et autres « August Der­leth Award » ou « Bri­tish Fan­tasy Award ».
Encensé par un Jacques Bau­dou éper­du­ment charmé, dans une pon­ti­fiante pré­face, le lec­teur est averti qu’il tient entre ses doigts la com­po­sante d’une car­rière lit­té­raire contem­po­raine révo­lu­tion­naire, réa­li­sée par un très talen­tueux écrivain.

Avec force super­la­tifs et prix lit­té­raires – tous plus per­sua­sifs que convain­cants–  le lec­teur, bon élève, s’attend donc à beau­coup… Et c’est sans doute là, le pro­blème. Parce que les livres sont comme les humains : plus ils sont dignes d’intérêt et moins ils ont besoin de le reven­di­quer, il suf­fit de les décou­vrir pour s’en rendre compte par soi-même et l’aura de modes­tie dont ils s’entourent ne les rend que plus captivants.

Force est de consta­ter que le ton fat de la pré­face est à l’image du per­son­nage prin­ci­pal : Stark, détec­tive ès sur­réa­lisme d’un futur un brin kaf­kaïen. Para­doxa­le­ment, ce der­nier pour­rait tout aussi bien n’être qu’un ado grimé en Mari­lyn Man­son, trau­ma­tisé par les per­sé­cu­tions des brutes qui l’attendaient à la sor­tie du lycée, cou­chant ses désirs de revanche sur les pages d’une auto­bio­gra­phie fic­tive, entre deux séances d’électrochocs. Ou peut-être un clodo échoué dans une sta­tion de métro, à l’esprit embué par l’exclusion sociale et les vapeurs éthy­liques, invec­ti­vant un audi­toire invi­sible tout en mimant les affron­te­ments outran­ciers d’un monde fan­tasmé dont il serait le héros.
On l’aura com­pris, Stark est un per­son­nage prin­ci­pal étrange que d’aucuns trou­ve­ront plu­tôt anti­pa­thique. Ce res­senti tient au fait qu’il se prend très au sérieux, expose ses pro­pos avec une morgue décon­cer­tante et dédaigne ouver­te­ment son lecteur.

Sans doute Mar­shall a-t-il voulu pro­po­ser un per­son­nage ico­no­claste, rebelle et mau­vais gar­çon. Sui­ci­daire et dépres­sif, le privé du futur, la clope au bec en per­ma­nence, accepte des mis­sions à risque dans l’attente de son can­cer du pou­mon. C’est ainsi que Mar­shall veille à ce que son lec­teur com­prenne bien que Stark est un mec super badass. Il a même des alliés encore plus ass­ki­cker que lui : des gue­dins de ouf qui contrôlent un ter­ri­toire de malades, où les meufs sont de vraies tepu en sur­kiff et les hommes des gros bras à gros flingues, éle­vés en bat­te­rie dans ce quar­tier méga des­troy où des caves défon­cés bouffent les car­casses véreuses d’autres caves défon­cés…
Le lec­teur aurait pu par­don­ner à Mar­shall d’avoir arrangé son idée de cette manière s’il avait été un ado­les­cent de quinze ans qui eut écrit pour le jour­nal de son lycée.

Baudou nous le chante : Mar­shall a beau­coup d’humour noir. Effec­ti­ve­ment, Stark sait balan­cer les lieux com­muns comme nul autre lorsqu’il aper­çoit des scènes de sca­to­phi­lie avec des strip­tea­seuses ou de nécro­pha­gie avec des bébés. Grâce à Mar­shall, le lec­teur peut entre­voir le mys­tère qui explique pour­quoi l’humour peut faire un bide. Sans dis­tan­cia­tion qui objec­tive et rela­ti­vise un sujet dont on veut se moquer, il devient ardu de faire com­prendre au lec­teur qu’on n’est pas sérieux quand jus­te­ment on l’expose avec une féroce sério­sité, à l’image d’un voyou qui balan­ce­rait solen­nel­le­ment des tartes à la crème dans la tronche d’autrui.
En outre, dans le cas où Mar­shall a pensé son prin­ci­pal pro­ta­go­niste comme une sorte de paro­die, il ne laisse aucun indice nar­ra­tif indi­quant à ses lec­teurs que son carac­tère n’est pas à prendre au pied de la lettre.

Le fait est que Mar­shall a choisi une nar­ra­tion à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier, si bien que Stark est le nar­ra­teur qui se décrit lui-même, se tar­guant ainsi d’être un anti-héros dur à cuire, et qui envoie, copieu­se­ment et gra­tui­te­ment, son lec­teur sur les roses, inven­tant des réponses impo­lies à des ques­tions qu’il pose à sa place, mani­fes­te­ment auto­sa­tis­fait de savoir lire dans les esprits alors même que le lec­teur ne se pose­rait pré­ci­sé­ment aucune ques­tion.
Plus encore, il part sou­vent dans des consi­dé­ra­tions intros­pec­tives sur des faits de son passé, qu’il com­mence à évo­quer avant de ces­ser aus­si­tôt, décla­rant ne pas vou­loir les expli­quer au lec­teur. Celui-ci a donc le loi­sir de res­ter dubi­ta­tif, amusé ou agacé, face aux mono­logues internes de Stark, débal­lant ses états d’âme exu­bé­rants et incompréhensibles.

Si cette forme nar­ra­tive est d’ordinaire choi­sie pour invi­ter le lec­teur à par­ta­ger les émo­tions et les res­sen­tis du per­son­nage prin­ci­pal grâce à un effet de sym­pa­thie, elle pro­duit ici l’effet exac­te­ment inverse. Par sa nar­ra­tion, Stark impose une ferme dis­tance qui fait du lec­teur un sujet incon­si­déré et rabroué. Ce para­doxe est une consé­quence non seule­ment du nar­ra­teur homo­dié­gé­tique mais éga­le­ment d’un style d’écriture sim­pliste et syn­thé­tique.
Le rythme est hale­tant, sac­cadé par des phrases courtes, mar­qué par des irrup­tions d’encarts de gazette (“flash info” et autres  “notes”) et, plus encore, par l’absence de des­crip­tions dignes de ce nom. En effet, le nar­ra­teur ne s’échine pas à com­po­ser des des­crip­tions riches et tra­vaillées de décors ou de pas­sions. Tout n’est que suite d’actions et les des­crip­tions som­maires ne servent qu’à plan­ter un décor un peu flou. De sorte que le style d’écriture est gros­sier, au sens propre comme au figuré : vul­ga­rité du lan­gage et dépouille­ment des lieux et des protagonistes.

Ce trait ajoute ainsi une énième dis­tan­cia­tion vis-à-vis du lec­teur dans la mesure où l’absence de des­crip­tion phy­sique et psy­cho­lo­gique l’empêche d’entrer plei­ne­ment dans ce monde. In fine, les ambiances essen­tielles à la sur­ve­nue d’actions qui devien­draient, de fait, cré­dibles ne s’installent pas. Par exemple, la scène de grosse bas­ton dans le Quar­tier Rouge arrive à brûle-pourpoint, à un moment où le lec­teur essaye déjà de ne pas trop en vou­loir à Stark de le mal­me­ner ainsi sous ses airs pédan­tesques, si bien que la scène perd toute sa cré­di­bi­lité et res­semble à s’y méprendre aux élu­cu­bra­tions d’un alcoo­lique qui veut prou­ver à qui veut l’entendre qu’il est « un mec, un vrai ».
Le lec­teur notera encore cette autre aber­ra­tion de l’écriture qui consiste à n’utiliser que le passé com­posé, excluant les ordi­naires impar­fait et passé simple. Cet emploi peut paraître logique eu égard à la nar­ra­tion à la pre­mière per­sonne, Stark rap­por­tant ici une his­toire qui lui est arri­vée anté­rieu­re­ment. Si cela colle bien au style (inexis­tant) du found file ou found diary que cette œuvre ne reven­dique pas, il pro­voque trop sou­vent des lour­deurs tant la lec­ture est ren­due non intui­tive. Enfin, le choix nar­ra­tif conju­gué à l’écriture de Mar­shall ter­minent de rui­ner défi­ni­ti­ve­ment l’œuvre dans son dénouement.

L’intrigue se donne des appa­rences de sen­sa­tion­nel parce qu’elle est biai­sée dès le début. Mar­shall en a bien conscience ; c’est pour cette rai­son qu’il fait répé­ter à Stark qu’il n’expliquera rien au lec­teur, ou pas encore. Il se trouve en effet dans la situa­tion où son personnage-narrateur connaît déjà le fin mot de l’histoire, il est donc obligé de cacher des pans entiers de l’histoire, ou de les tra­ves­tir consi­dé­ra­ble­ment, pour main­te­nir le sus­pense.
Plu­tôt que de dévoi­ler des indices, de-ci de-là, nous lais­sant le loi­sir d’entrevoir la chute, Stark retient toutes les pièces pour lui et les exhibe à la fin en se hâtant de ter­mi­ner le puzzle sous nos yeux qu’il pense éba­his. Or cet arti­fice a le fort poten­tiel d’agacer cer­tains lec­teurs n’appréciant pas d’être ber­nés d’une manière aussi gro­tesque. Pour équi­va­lence, on ima­gine le père Fou­ras, gogue­nard, tout fier que son audi­toire n’ait pas su trou­ver la réponse à une énigme pour laquelle il n’a donné que de faux indices.

Au-delà de la bles­sure qu’il inflige à cer­tains lec­teurs n’aimant pas la triche, l’auteur rend son dénoue­ment bru­tal et arti­fi­ciel (d’autant que le ton très opti­miste de la fin tranche assez vio­lem­ment avec l’ambiance géné­rale de l’œuvre). Mal­gré tout, les lec­teurs ont un esprit géné­ra­le­ment docile et, pas­sant outre un style d’écriture dont ils s’accommodent par défaut, ils peuvent avoir plai­sir à décou­vrir un monde ori­gi­nal, dont l’inventivité est convain­cante.
Les objets, en par­ti­cu­lier, sont rafraî­chis­sants : inat­ten­dus, étranges, conscients de leur nature mais ayant pour­tant un intel­lect quasi humain. Leurs répar­ties humo­ris­tiques sont une franche réus­site. Dans la même veine, la déno­mi­na­tion des organes admi­nis­tra­tifs du Centre est déto­nante mais ne suf­fist pas pour autant à ins­tal­ler le second degré dif­fus que Mar­shall aurait voulu.

L’idée des Quar­tiers en tant que micro­cosmes far­fe­lus est plai­sante et suf­fi­sam­ment intri­gante pour don­ner au lec­teur l’envie d’en décou­vrir davan­tage. De même, le Jeam­land est un monde paral­lèle qui sus­cite l’intérêt et dont l’explication comme la nais­sance ont une belle argu­men­ta­tion. Mar­shall, via Stark, for­mule quelques idées inté­res­santes au gré de l’histoire. Il a bien saisi notam­ment l’importance de la volonté dans le rêve. Fruit d’un cer­veau fonc­tion­nant en roue libre, la conscience d’un rêveur res­sur­git par­fois (ou sou­vent, avec de l’entraînement) et par­vient ainsi à reprendre en par­tie le contrôle de celui-ci. Si bien que, par exemple, ne tombe que le rêveur qui n’a pas la volonté de ne pas tomber.

Toute­fois, on pourra regret­ter qu’il n’ait pas réussi à cer­ner la sub­stance des rêves. En effet, Mar­shall fait du monde oni­rique une suc­ces­sion d’évènements ou de lieux, à l’instar de son roman, or c’est exac­te­ment ce qu’il n’est pas. Les rêves ne sont pas des lieux, ni des ren­contres ; ils sont un dia­logue interne. Ils fonc­tionnent comme si une par­tie du cer­veau pro­fi­tait que l’autre est endor­mie pour lui sug­gé­rer une idée par les moyens émo­tion­nels qu’il com­mande. Ils sont des res­sen­tis, des affects com­plexes et forts qui échappent à la réa­lité parce que leur appa­rence n’est jus­te­ment pas la tra­duc­tion du sen­ti­ment qu’il pro­voque chez le lec­teur.
Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’ils montrent mais leurs effets. On peut voir un ami en rêve et savoir que ce n’est pas lui, l’entendre nous par­ler sans qu’il bouge les lèvres tout en sachant que, dans la réa­lité de ce rêve, nous avons une dis­cus­sion nor­male. Sou­vent d’ailleurs, au réveil, les détails d’un rêve ont dis­paru, ne reste plus que les vifs sen­ti­ments qu’ils ont pro­vo­qués ; et si l’on se sou­vient d’eux, c’est parce qu’on se sou­vient d’abord de leurs sen­sa­tions. Mar­shall ne s’embarrassant pas de des­crip­tion, il n’est pas éton­nant qu’il soit passé à côté.

Enfin, l’intrigue, sou­te­nue par une vive cadence, main­tient chez le lec­teur un haut niveau d’intérêt, avide qu’il est de décou­vrir les limites de l’imagination de Mar­shall, plu­tôt que la chute. Celle-ci, même si sa sur­ve­nue est bru­tale et facile, est néces­sai­re­ment inat­ten­due, parce que Mar­shall nous a trompé dès le début mais aussi parce que l’on pour­rait s’attendre à une toute autre expli­ca­tion, laquelle serait, du reste, beau­coup plus crédible.

Avance Rapide n’est donc pas un (si) mau­vais livre. Son titre fait écho au dénoue­ment, mais aussi au dénue­ment du style d’écriture, l’histoire étant elle-même contée en mode “avance rapide”. C’est un livre inté­res­sant si l’on en fait une lec­ture irré­flé­chie et si l’on en n’attend pas grand-chose, hor­mis de pas­ser la tête un ins­tant dans d’autres réa­li­tés. Sa lec­ture n’est pas tou­jours une par­tie de plai­sir, parce que, n’en déplaise à Bau­dou, il appar­tient bien à ce nou­veau genre lit­té­raire nommé “fusion” (qu’est ce que la fusion si ce n’est un mélange réussi ; il n’y a rien de “cuistre” ici). Mêlant l’anticipation, le polar et l’horreur trash, il pourra lais­ser un sen­ti­ment de malaise pour le lec­teur.
On regret­tera sur­tout que son fond n’a pas trouvé une forme à sa mesure. Mar­shall fait par­tie de ceux qui prouvent que l’écriture n’est pas don­née à tout le monde et que les bonnes idées sont insuf­fi­santes lorsqu’il s’agit d’art. Un contenu sans conte­nant n’est plus un contenu – à moins, peut-être, de s’appeler Uni­vers. Cela dit, cette écri­ture dépouillée semble carac­té­ris­tique de notre époque  comme si, en lit­té­ra­ture, seul le fond avait désor­mais de l’importance, à l’inverse des arts visuels popu­laires, peut-être pour flat­ter la paresse intel­lec­tuelle de notre siècle.

Pour­tant, quelque part, une par­tie de nous en a appré­cié la lec­ture. Alors on garde ce livre sur les éta­gères de sa biblio­thèque, comme on le ferait d’un fœtus sia­mois for­mo­lisé, parce qu’il satis­fait une cer­taine curio­sité mor­bide en un étrange mélange d’attractivité et de répulsion.

 L’Onicrite

Michael Mar­shall, Avance rapide (Only For­ward, 1994), trad. Ange, Bra­ge­lonne, « Milady », 2002.

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