Zidrou & Aimée de Jongh, L’obsolescence programmée de nos sentiments

Une superbe mais iné­luc­table para­bole

Médi­ter­ra­née Solenza est près de sa mère qui vient de mou­rir après neuf mois d’agonie. Main­te­nant qu’il est là, son frère cadet pro­pose de s’occuper de toutes les for­ma­li­tés.
Parce que le public fait de moins en moins appel aux pro­fes­sion­nels du démé­na­ge­ment, Ulysse est débar­qué de l’entreprise Clé­ment. Ren­tré chez lui, il est effrayé par la pers­pec­tive de son ave­nir. Com­ment va-t-il pou­voir occu­per ses jour­nées ?
Quand son frère lui dit qu’elle est deve­nue l’aînée des Solenza, quand dans un bus une mère fait lever son enfant pour lui lais­ser une place assise, Médi­ter­ra­née prend conscience du temps qui a passé.

Ulysse, qui pen­dant qua­rante ans s’est cassé le dos à trans­por­ter le contenu de biblio­thèques, n’aime pas lire. Il ne sup­porte pas les insi­pi­di­tés de la télé­vi­sion. Il n’est plus aussi enthou­siaste à sup­por­ter le RC Lens, sa période de gloire est der­rière lui. Il ne voit que de pauvres habi­tudes pour com­bler le vide d’une exis­tence, de son exis­tence…
Médi­ter­ra­née a été mar­qué par la sor­cière de Blanche-Neige vu au cinéma avec son père quand elle avait cinq ans. Elle repense à ce prince qui ramène la jeune fille à la vie. Que se passerait-il si un prince fai­sait, d’un bai­ser, renaître sa mère ? Et pour­quoi tou­jours un beau prince ? Pour­quoi pas un nain ?
Et c’est dans la salle d’attente de Julien, le fils méde­cin d’Ulysse, qu’a lieu la pre­mière ren­contre entre ces deux êtres… Elle est fro­ma­gère. Il tue­rait pour un mor­ceau de Brie de Meaux…

Avec ces deux per­son­nages arri­vés à un stade de la vie où ils n’attendent plus grand-chose, où l’avenir se res­treint, voire se bouche, Zidrou conçoit une belle fable, une récon­for­tante para­bole sur la capa­cité de l’être humain à renaître, à gar­der espoir, à se pro­je­ter dans un nou­veau futur. Fable dans sa vision, fable dans sa conclu­sion où l’auteur exprime l’idée que la vie est géné­ra­le­ment la plus forte.
Le désir de vie pousse les êtres et l’obsolescence des sen­ti­ments peut par­fai­te­ment être com­bat­tue, pour aimer jusqu’à la fin. Si le corps tra­hit l’esprit, si l’âge phy­sique est plus dif­fi­cile à accep­ter que l’âge men­tal : rien ne doit frei­ner les sen­ti­ments, il faut accep­ter que ceux-ci per­durent et gou­vernent l’existence.

Le gra­phisme d’Aimée de Jongh, qui s’est fait remar­quer avec Le retour de la bon­drée, est à la fois semi-réaliste et syn­thé­tique, dépouillé ; il sert à mer­veille l’atmosphère du récit. De Jongh affiche les ravages du temps sur les corps mais sait repré­sen­ter de façon fort pudique des scènes qui pour­raient sem­bler sca­breuses mais pour­tant si riches en émo­tions, en sen­ti­ments pour ses acteurs. Son des­sin déli­cat, sa mise en cou­leurs directe avec le choix de teintes douces donnent des pages bien belles à regar­der.
Un magni­fique album, un roman gra­phique sur un sujet qui peut sem­bler peu attrac­tif à un jeune public, qui inter­pel­lera sur­tout ceux qui vivent ces situa­tions. Pour­tant : “On m’a vu ce que vous êtes, Vous serez ce que je suis.” Ce vers de Cor­neille, chanté par Georges Bras­sens, concerne tout le monde… ou presque !

serge per­raud

Zidrou (scé­na­rio) & Aimée de Jongh (des­sin et cou­leurs), L’obsolescence pro­gram­mée de nos sen­ti­ments, Dar­gaud, juin 2018, 144 p. – 19,99 €.

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