Jean Cocteau, Pablo Picasso, Correspondance 1915–1963

Monstres sacrés (mais pas trop)

Picasso  et Coc­teau furent cha­cun à leur manière flam­boyants, touche-à-tout et princes du XXe siècle. Certes, le pre­mier a éclipsé le second mais pen­dant près de soixante ans, jusqu’à la mort du poète, ils res­tèrent amis et com­plices en dépit de leurs dif­fé­rences. Ils accé­dèrent aux hon­neurs, à la for­tune et la célé­brité sans abais­se­ment ni tra­hi­son. Leur ami­tié s’instaure très tôt : Picasso per­met à Coc­teau de se confir­mer en des choix esthé­tiques d’une avant-garde par­ti­cu­lière et le second entraîne le pre­mier dans l’aventure des Bal­lets russes et aux arts du théâtre : « Parade » (1917) scelle une ami­tié qui ne se démen­tira pas et que la cor­res­pon­dance prouve — s’il en était besoin.
Les deux pos­sé­daient une cer­taine idée de la morale et se recon­nais­saient comme des créa­teurs ori­gi­naux, tra­vailleurs infa­ti­gables. Bref, ils s’appréciaient et en géné­ral n’étaient jamais déplai­sants l’un envers l’autres à quelques vache­ries près mais qui sont autant d’éloges iro­niques : « Chaque fois que Picasso s’intéresse à quelque chose, il la dénigre. Il a ceci de com­mun avec Goethe. Il comble d’éloges ce qui ne le dérange pas”. Mais ce der­nier enté­rine de tels pro­pos d’une façon ambi­guë : « Je me trompe tout le temps, comme Dieu ».

Cocteau a com­pris la puis­sance du second : « Le génie de Picasso lui tient lieu d’intelligence. Et son intel­li­gence lui tient lieu de génie. » Tout était dit. Et plus ils avan­çaient en âge, plus ils rajeu­nis­saient. Coc­teau le sou­ligne : « Un homme met très long­temps à deve­nir jeune ». Les deux ont conquis aussi cette sagesse. Mais l”auteur de “La Belle et la Bête”  connaît la force de son ami : « C’est un confes­seur que j’évite à cause de la crainte que j’ai de ma fai­blesse et de mes fautes. En outre il pos­sède une méthode défen­sive de sa soli­tude qui expulse celle des autres, sur­tout s’il constate que le confessé ne ment pas. Son rôle est celui d’un des­pote. Il veut régner seul et pour­rait prendre à son compte la phrase effrayante de Napo­léon: « Un homme qui a une idée est mon ennemi ». Et Coc­teau reste fas­ciné par une telle sagesse qu’en dilet­tante il cultive pour sa part bien peu.
Picasso casse tout comme un enfant méchant. Coc­teau est moins vin­di­ca­tif. Mais les deux sont indif­fé­rents aux insultes et le poète d’ajouter : « Félicitons-nous qu’on nous insulte encore (…) on pren­dra l’habitude de ses insultes. Après, c’est rompre avec cette habi­tude d’insultes qui insul­tera ». Comme Matisse, ils res­tent de « sérieux juvé­niles ». Et si, dans la Cha­pelle de Val­lau­ris, les hommes enlèvent leur cha­peau, Coc­teau quant à lui ne le retire que devant l’œuvre de Picasso.

Qu’importe leurs posi­tions poli­tiques : «Je suis entré dans le parti com­mu­niste parce que je croyais me trou­ver une famille. J’ai, en effet, trouvé une famille avec tous les emmer­de­ments que cela com­porte» écrit Picasso. Coc­teau garde la tête ailleurs. Les deux se veulent néan­moins des far­ceurs et le reven­diquent. Mais Coc­teau d’ajouter : « D’où vient la gloire de Picasso ? D’où la mienne ? Certes pas de notre œuvre, à moins que nos œuvres ne dégagent des ondes irré­sis­tibles et qui échappent à l’analyse, une odeur de génie com­pa­rable à celle qui fait suivre une chienne par une troupe de chiens. »
Ajou­tons que Picasso comme Coc­teau se moque des théo­ries: « On peut écrire et peindre n’importe quoi puisqu’il y aura tou­jours des gens pour le com­prendre (pour y trou­ver un sens). » Les deux savent à la fois ce qu’est la vraie nature de l’intelligence et le génie. « Nous sommes des bagnes dont nos œuvres s’évadent. Il est nor­mal que les hommes lâchent sur elles la police et les chiens. »

Les deux cor­res­pon­dants adorent le luxe. Mais pas le même.  Picasso est for­mi­da­ble­ment naïf. Il a une idée roma­nesque du désordre et du mau­vais goût. Il éprouve une peur panique pour le calme, la halte, pour tout ce qu’il s’imagine être le confort bour­geois mais il adore un  luxe par­ti­cu­lier :  l’inconfort fas­tueux. « Il couche sous un pont d’or. » dit Coc­teau « et  de là naît ce monstre gitan, son luxe misé­rable. »  Puis il illustre  en par­lant de son alter ego com­ment ses œuvres avancent au milieu de  reprises, et fautes : « il retombe sur d’autres fautes et les recor­rige et ainsi de suite”. Le tout dans un  mou­ve­ment per­pé­tuel.
Enfin, cet échange de plus d’un demi-siècle  prouve com­bien les deux créa­teurs ne font pas com­merce de peintre. Ils sèment leurs trou­vailles, savent en tirer pro­fit mais avec juste ce qui faut de roue­rie. Et cette édi­tion en rameute tout le piment.

jean-paul gavard-perret

Jean Coc­teau, Pablo Picasso, Cor­res­pon­dance 1915–1963, Édi­tion de Pierre Cai­zairgues et Ioan­nis Kon­taxo­pou­los, Gal­li­mard, collec­tion “Art et Artistes”, Paris, 2018.

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