Pierre Alechinsky & Antonin Artaud, Le gi li gi li

Pierre Ale­chinsky et les glossolalies

Personne mieux qu’Alechinsky n’est capable de rendre aux glos­so­la­lies d’Artaud ce qui leur appar­tient. A la marge qu’invente le poète, répond ce que l’artiste impose sur les docu­ments qui lui servent de sup­port. Dans les deux cas, le lan­gage plas­tique ou lit­té­raire devient invec­tive. Il est le fruit d’une éla­bo­ra­tion vis­cé­rale venue des vieilles genèses comme du chaos.
Ren­dant des sen­sa­tions nou­velles, les langues brisent le logos et les images admises pour lais­ser appa­raître un sujet sou­ve­rai­ne­ment expres­sif. Sur­gissent des vagis­se­ments du vieil enfant qui porte en lui la force sonore de sa souf­france, aussi étouf­fée qu’haletante. Ils résonnent comme un chant antique mas­ti­qué par une énorme bouche, d’abord épou­van­ta­ble­ment refou­lée mais qui, orgueilleuse, a fina­le­ment su oser un flux lyrique tissé en tor­sades qui scandent la « bles­sure obs­cène » (Artaud).

Par delà l’arthrose des mots et des rouages repré­sen­ta­tifs de l’art, de tels tra­vaux décoincent les lan­gages à tra­vers divers accrocs. Ils sont sou­dain capables de deve­nir des “ machines à bri­ser les liai­sons de l’être ” (Artaud) comme celles qui lui ser­vaient jusque-là à (croire) com­mu­ni­quer de manière ser­vile. Ne demeure que ce qui écorche la langue au moyen de jaillis­se­ments, d’explosions. Elles déchirent la linéa­rité du dis­cours en scan­sions pho­niques, syl­labe par syl­labe.
La simple vidange des images ou des mots ne suf­fit plus. L’expulsion prend une autre fac­ture afin de faire oeuvre à part entière. Et si Flau­bert avait su “ gueu­ler ” de manière expé­ri­men­tale, Artaud donne forme à un espace à la fois pho­nique et gra­phique qu’Alechinsky reprend à tra­vers un cor­pus écor­ché. Il pro­longe celui du « sup­pli­cié de la langue » en son ultime retran­che­ment, en son der­nier théâtre écrit de la cruauté.

jean-paul gavard-perret

Pierre Ale­chinsky & Anto­nin Artaud, Le gi li gi li, Fata Mor­gana, Font­froide le Haut, 2018, 20 p.

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