Muma entre utopie et réalisme : entretien avec l’artiste (Je ne suis pas d’accord avec moi-même )

Muma est un artiste sérieux et engagé (ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’humour cor­ro­sif). Il montre com­bien la société contem­po­raine et les poli­tiques sont impré­voyants. L’artiste ne consi­dère jamais la beauté comme un paillas­son pour ceux qui vou­draient s’y essuyer les yeux mais comme une arme sans pour autant trans­for­mer ses images en armes. Trop lucide pour une telle uto­pie déri­soire, il pré­fère l’aspect indi­rect mais plus per­for­ma­tif de la poé­sie plas­tique.
Ses œuvres empreintes de formes aussi légères que puis­santes deviennent des pavanes face à ce que les puis­sants font du monde : chaque jour, ce der­nier res­semble moins à un para­dis qu’à un cime­tière des êtres et des illu­sions. De la contrainte plas­tique naît une har­mo­nie. Des mots un beau coup de pied de l’âne à l’art et ses mys­ti­fi­ca­teurs. L’artiste ouvre à une connais­sance des abîmes où le monde semble se diri­ger. Le sombre domine. Mais chaque œuvre concourt à des allu­sions sen­si­tives dans une affluence de rap­pro­che­ments et de raf­fi­ne­ments au sein de l’enfer mon­tré selon diverses entrées.

De Muma :
- Je ne suis pas s’accord avec moi-même,art&fiction, Lau­sanne, 2018.
- Mémoires anti­ci­pés du pro­fes­seur Croû­ton l’Ancien,  art&fiction, Lau­sanne, 2004.

Sur Muma : Laurent Golay, Céline Eiden­benz & Fran­cesco Panese , Muma : com­ment allu­mer une ville, art&fiction, Lausanne.

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le réveil, en pre­mier lieu, mais c’est moi qui l’ai mis à cette heure-là. Puis, l’envie d’en découdre, de jus­ti­fier la jour­née. Je suis habité par l’impatience et je me mets tout de suite en action. Je suis très mati­nal et je me sens très bien le matin avec une éner­gie débordante.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Je suis encore un enfant ou, mieux dit, je suis rede­venu en enfant, en étant artiste : je rêve et je fais rêver. Enfant, je fai­sais jouer mes deux frères jumeaux à des mondes idéaux , uto­piques (nous vivions sous une dic­ta­ture donc pas dif­fi­cile d’imaginer mieux). A l’âge adulte (40 ans tout de même), je me suis rendu compte que j’étais drô­le­ment doué pour faire (et sur­tout faire faire) des pro­jets com­plè­te­ment fous, des sculp­tures sociales avec des cen­taines de par­ti­ci­pants. Je suis encore aujourd’hui très étonné de la chose, ce quelque chose tel­le­ment énig­ma­tique qui nous habite.

A quoi avez-vous renoncé ?
A être riche. A être ori­gi­nal. A être cohé­rent. A être moi-même si cela veut dire quelque chose. A être croyant aussi. A être Don Qui­chotte. A être musi­cien (ça c’est vrai !).

D’où venez-vous ?
Je viens de Cata­logne. Je viens du feu et de la place, de la rue, de ce lieu où se passent les choses impor­tantes, de la fête en tant que cathar­sis col­lec­tive (La Patum, par exemple). Puis, je viens du voyage, à bicy­clette s’il vous plaît, façon Nico­las Bou­vier. Puis, je viens de la Suisse où j’habite depuis 30 ans, labo­ra­toire ignoré de l’Europe, chan­tier rela­tion­nel de la dif­fé­rence, des réfé­ren­dums à tour de bras, des machines inef­fi­caces de Jean Tin­gely, de “L’Homme qui marche” de Gia­co­metti, du Ranz des Vaches et des masques de car­na­val du Lötschental.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Un ima­gi­naire sans peur.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Un espresso au « Petit Cen­tral » à Lau­sanne à 7 h du matin comme pre­mier client.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
Rien, trois fois rien, à peu près.

Com­ment définiriez-votre der­nier livre : un pam­phlet, une farce, une poé­sie sous cape ?
Un Lamento (Las­ciati mi morire), façon Erik Satie, face à l’insensibilité du monde, à sa manque de poé­sie. Puis, comme dirait John Cage : « com­ment rendre le monde meilleur (on ne fait qu’aggraver les choses) ? ».

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Un trou ovale que j’avais fait avec de la salive, en dis­sol­vant la pein­ture du mur, à 4 ans, pen­dant que j’étais puni, face à ce mur. C’était du Fau­trier mais je ne le savais pas.

Quelle est la pre­mière page qui vous inter­pella ? “
[…] Si l’art ne consiste plus à créer tout seul un objet, c’est un pro­ces­sus qu’un groupe met en mou­ve­ment. L’art devient social. Non plus quelqu’un disant quelque chose, mais des gens fai­sant des choses, don­nant à tous (y com­pris les inté­res­sés) l’occasion de vivre des expé­riences que sinon ils n’auraient pas vécues. ” John Cage, Jour­nal.

Et votre pre­mière lec­ture ?
« Confi­teor », Jaume Cabré (Actes sud) que j’ai lu en catalan.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Espace 2, France Musique à l’atelier. Presque tou­jours clas­sique. Puis Pas­cal Come­lade et beau­coup d’autres (Sisa, Txa­rango, Lluís Llach, Mon­pou, Maria del Mar Bonet, Erik Satie, Schu­bert, Montsalvatge)

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Beau­coup. « Le Singe en nous » de Franz de Waal (étho­logue) par exemple.

Quel film vous fait pleu­rer ?
Les films me font peur. Des fois même très peur et alors je sors de la salle. Le der­nier qui m’a fait pleu­rer était « Jusqu’à la garde » dont la bru­ta­lité du père m’a terrassé.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je n’ai pas une conscience très claire que ce que je vois dans le miroir soit moi-même. J’en déduis que mon image exté­rieure est peu impor­tante, pour moi. Je dois être légè­re­ment en déca­lage par rap­port à notre époque très nar­cis­sique. Je crois que j’accorde plus d’importance à mon agir, à mon per­son­nage, à mettre les gens en mou­ve­ment, à ma façon d’entrer en rela­tion avec les autres, à ne pas lais­ser les autres indif­fé­rents. Mon nar­cis­sisme, ma séduc­tion, est plu­tôt rela­tion­nelle que d’image. J’adore faire appa­raître des étin­celles dans les yeux des gens.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Aux membres du Tri­bu­nal Consti­tu­tion­nel Espa­gnol pour leur dire qu’ils font tout faux et qu’ils mènent le pays droit au mur. Si je le fai­sais, j’irais pro­ba­ble­ment en prison.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Il y a en a plu­sieurs, mais si je devais vrai­ment choi­sir entre le Val d’Hérens en Valais, le Val Bre­ga­glia aux Gri­sons et le nord de Majorque, je dirais Bar­ce­lone. Mais pas cette Bar­ce­lone des tou­ristes, la mienne c’est une ville com­plexe et contra­dic­toire. C’est cette ville rebelle avec les 100 000 dra­peaux quadri-barrés façon Buren qui rem­plissent le façades, dans une presqu’œuvre artis­tique : « bal­cons pour l’indépendance » ; c’est la ville de Brossa, de Cabré, de Sánchez– Piñol, de Men­doza et de Montalbán; c’est la ville de Mon­pou et de Mont­sal­vatge; c’est la « Rose de Feu » anar­chiste, la moder­niste et la « Ben plan­tada » (la bien-pensante aussi) ; c’est cette capi­tale qui refuse de l’être ; c’est celle aussi de Manu Chao, ou celle qui accueille à la fois des appar­te­ments tou­ris­tiques Air B&B et des char­riots de fer­raille pous­sés que par des noirs. J’aime cette com­plexité, ces contra­dic­tions et ce métissage.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
J’ai fait mon mémoire d’Histoire de l’art sur Tàpies. J’ai fait des livres avec les écri­vains Joan Brossa, Beat Chris­ten, Daniel Mag­getti, Jacques Roman. J’aime Frie­drich, Cas­par Wolf, Mon­drian, Sou­lages, Paul Klee, Pipi­lotti Rist, Ai Wei Wei, Bill Viola, Bel­lini, Ver­meer, Pon­tormo, Pati­nir, les des­sin et gra­vures de Dürer, les gra­vures et auto­por­traits de Rem­brandt. J’aime Lucien Freud, Gus­tave Moreau, Odi­lon Redon. J’aime les gra­vures sur bois de Val­lot­ton, E. Hop­per, Gertsch (ses bois aussi). J’aime aussi beau­coup James Ensor dans les années 1886–95 et l’ineffable Fra Ange­lico de San Marco. J’aime aussi le Pan­tor­cra­tor de Taüll et la Tem­pesta di Gior­gione. Aussi les manié­ristes tels que Bron­zino et Rosso fio­ren­tino. Enfin, j’ai des goûts très éclec­tiques mais une pré­di­lec­tion pour la pein­ture et la lumière.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Rien.

Que défendez-vous ?
Je suis un artiste engagé, huma­niste et même si je suis conscient que l’art ne peut rien pour chan­ger le monde, je pense que il peut aider à sou­te­nir ceux qui ont une posi­tion cri­tique face au pou­voir. Nous vivons dans un monde ou l’on confond trop sou­vent art et mar­ché de l’art, musique et show busi­ness, la valeur de l’art et son prix  ; un monde très empressé à muséi­fier à tout-va plu­tôt que de lais­ser vivre l’art ; un monde dans lequel la peur de perdre quelque chose est plus impor­tante que l’envie de la vivre pleinement.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
La psy­cha­na­lyse a un pro­blème de déca­lage entre le schéma théo­rique de cette phrase qui est pro­ba­ble­ment juste (foi de béo­tien) et la néces­sité que nous n’avons tous que quelques illu­sions pour sur­vivre au jour le jour (et que nous tri­co­tons avec beau­coup d’habilité afin de se sen­tir aimés un tant soit peu et d’aimer pré­cai­re­ment et maladroitement).

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
L’humour est la démarche la plus hon­nie des sys­tèmes tota­li­taires et il nous sauve sou­vent de notre propre désarroi.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Celle dont la réponse est…

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­lisé  par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com le 03 mars 2018.

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