Pierre Pellissier, Fachoda et la Mission Marchand, 1896–1899

Fachoda, au jour le jour

Fachoda est un nom connu du public cultivé. On sait qu’il s’agit d’une crise colo­niale intense entre la France et le Royaume-Uni, qui aurait pu dégé­né­rer en conflit ouvert si la France n’avait pas pris le parti d’abandonner le fort et d’ordonner à Mar­chand de recu­ler. Mais que connaît-on des détails de l’expédition et de la crise ?

C’est tout le mérite du livre de Pierre Pel­lis­sier de nous éclai­rer sur bien des points. Construit à par­tir d’une bonne biblio­gra­phie, sur des témoi­gnages, sur la presse de l’époque et des recherches en archives (regret­tons au pas­sage l’absence de toute notes en bas de page et de réfé­rences), servi par d’utiles cartes, cet ouvrage a les qua­li­tés de ses défauts.

Le récit, écrit dans un style lim­pide, décrypte les rai­sons qui poussent les res­pon­sables répu­bli­cains du groupe colo­nial à mettre sur pied une expé­di­tion qui relie­rait les colo­nies fran­çaises d’Afrique occi­den­tale aux rivages de la mer Rouge, en cou­pant l’axe Le Caire-Le Cap dont rêvent les Britanniques.

On entre alors dans les détails de la pré­pa­ra­tion de l’expédition : choix des hommes, du maté­riel, des routes. Puis Pel­lis­sier décrit avec soin la longue expé­di­tion qui met plus d’un an à arri­ver à Fachoda. Les des­crip­tions sont bien menées, et on a l’impression de décou­vrir, avec les membres de la mis­sion Mar­chand, les contrées sau­vages et inex­plo­rées de l’Afrique pré­co­lo­niale, leurs dif­fi­cul­tés, leur fatigue, leurs espoirs.

Enfin, l’arrivée au fort en ruines de Fachoda, sur le Nil, dans ce Sou­dan livré à l’anarchie mais théo­ri­que­ment sous sou­ve­rai­neté de l’Egypte, laquelle est contrô­lée depuis 1882 par les Bri­tan­niques, marque la fin de la tra­ver­sée. C’est autour de cette pré­sence fran­çaise que les ten­sions se cris­tal­lisent, l’Angleterre refu­sant de lais­ser Mar­chand plan­ter son dra­peau dans ce qu’elle consi­dère comme son champ d’expansion. Les hommes sur place veulent résis­ter. Les opi­nions publiques se déchaînent. La presse jette de l’huile sur le feu. Mais à Paris, le ministre Del­cassé opte pour le recul.

Marchand aban­donne le fort et rentre en France. Il y est accueilli avec une fer­veur popu­laire telle qu’elle finit par sus­ci­ter les craintes du gou­ver­ne­ment répu­bli­cain, sus­pi­cieux depuis Bona­parte à l’encontre des offi­ciers popu­laires. Mais Mar­chand n’est pas Bou­lan­ger. Il se retire et pour­suit sa car­rière militaire.

Le livre de Pel­lis­sier apporte une bonne contri­bu­tion à la connais­sance de cette époque, de l’ambiance qui règne dans les sec­teurs colo­nia­listes, des liens que les Fran­çais tissent avec l’Afrique. Il est écrit — et c’est une qua­lité rare dans ces ques­tions — sans aucun juge­ment moral, avec le déta­che­ment qui sied à l’historien.

Le prin­ci­pal défaut vient jus­te­ment de la nature du récit, pré­cis, presque quo­ti­dien, qui ne per­met pas tou­jours à l’auteur de prendre la hau­teur néces­saire pour repla­cer l’évènement dans une pers­pec­tive his­to­rique plus large. On aurait aimé en savoir davan­tage sur la nature des rela­tions franco-britanniques à cette époque, sur les moti­va­tions de Del­cassé, sur les pres­sions subies, sur le rôle de pré­sident Félix Faure qui a poussé au recul (lire le Jour­nal à l’Elysée (1895–1899) publié aux Edi­tions des Equateurs).

Ces cri­tiques émises, il faut sou­li­gner la qua­lité des infor­ma­tions, des por­traits et de la des­crip­tion de ces hommes qui ont donné à la France un Empire colo­nial. Pour le meilleur et pour le pire.

f. le moal

   
 

Pierre Pel­lis­sier, Fachoda et la Mis­sion Mar­chand, 1896–1899, Per­rin, jan­vier 2011, 380 p.- 22,90

 
     
 

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