François Cheng, Enfin le royaume — Quatrains

L’exil et le royaume

Fran­çois Cheng, quoiqu’ayant obtenu sa natu­ra­li­sa­tion en 1971, n’est pas tou­jours perçu comme Fran­çais mais « Chi­nois ». Néan­moins, son entrée à l’Académie fran­çaise l’a ren­forcé dans cette racine d’adoption. Il l’a fait sienne et l’évoque dans un de ses qua­trains : « Nous voici, réunis, non au pays / de notre loin­taine nais­sance / Notre lieu, notre heure sont là où / naît la nou­velle adve­nance ». D’autant qu’il a trouvé dans la langue fran­çaise une pré­ci­sion et une capa­cité d’analyse qui lui ont per­mis un hymen entre ses deux cultures et une méta­mor­phose.
De ses racines pre­mières il a conservé et entre­tenu l’idée du « Souffle-Esprit » à la base de sa concep­tion uni­taire et orga­nique de toutes les enti­tés vivantes, les reliant en un gigan­tesque réseau en marche et en trans­for­ma­tion appe­lée Tao (Voie). Ses qua­trains sont ani­més de ce souffle pri­mor­dial, de cette réso­nance « divine » ou « ardore » qui ne cherche pas l’effet mais la lumière inté­rieure. Ils évoquent par­fois la dou­leur mais sur­tout la com­mu­nion avec le vivant et l’affirmation d’une irré­pres­sible com­mu­nion avec le monde.

Chaque texte est habité d’un rythme incan­ta­toire. Mais il ne se perd pas dans le lyrisme affecté. Cheng y uni­fie le double royaume des vivants et des morts. La fin de l’être elle-même donne sens au vivant et oblige aux dépas­se­ments. C’est pour­quoi le poète parle d’un « événement-avènement ». D’autant qu’il a épousé la voie chris­tique qui selon lui donne « une réponse radi­cale au pro­blème du mal absolu et du bien absolu. L’humain rejoint le divin, et le visage de l’homme s’en trouve trans­fi­guré. »
En son nom et celui du Tao, au milieu de « l’immonde de notre nuit/trouée de mille cris » et en écho aux souf­frances des exi­lés  « s’ouvre à nou­veau la Voie qui du Rien/Avait fait naître le Tout, où la Vie/Vécue se découvre en neuve par­tance ». Si bien que là où tout finit, tout com­mence pour celui qui donne une scan­sion par­ti­cu­lière à l’émotion, et la méditation.

Sans par­ta­ger la foi du poète, il est pos­sible d’en appré­cier la langue et ses envoû­te­ments. Cha­cun peut y pui­ser ce qu’il vient y cher­cher au sein d’un « fas­ci­nus » aussi minus­cule que cos­mique. Il peut satis­faire avec une autre piété que celle du poète la crue « reli­gieuse » de l’existence et une forme de paix. Le poète refuse les rages humaines de ceux qui, au nom de leur lumière, éteignent les feux qui ne sont pas les leurs avec des incen­dies.
Face à eux, Cheng pré­fère la bien­veillance. Le dio­ny­siaque s’efface au pro­fit d’un hymne à la séré­nité en marche.

jean-paul gavard-perret

Fran­çois Cheng, Enfin le royaume — Qua­trains, Gal­li­mard, col­lec­tion Blanche, Paris, 2018, paru­tion le 8 février.

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