Fernando Pessoa, Le banquier anarchiste

L’huître et le trader

Fernando Pes­soa est venu à bout d’une seule fic­tion. Il tenait tel­le­ment à elle que, contrai­re­ment à ses habi­tudes, il la signe de son nom et envi­sage même un temps une tra­duc­tion en anglais pour un pré­lude à une car­rière inter­na­tio­nale qu’il cares­sera de manière épi­so­dique. Le livre se déve­loppe sous forme du dia­logue entre un ban­quier râpe-tout soi-disant anar­chiste et un de ses amis. Son anar­chisme est d’un genre très para­doxal…
Il tord le cou à la logique des idéo­lo­gies poli­tiques car il ne s’agit pas de ser­vir la liberté par une cause col­lec­tive. En ce sens, il n’a pas tort : toutes les uto­pies poli­tiques finissent dans des bains de sang. Pour les évi­ter, il a choisi donc une option plus «douce » : la liberté com­mence par soi-même mais sans s’arrêter où com­mence celle des autres. Quoi de mieux donc pour cet anar­chiste que de s’emparer de leur argent ?

La libé­ra­tion de l’aliénation sociale a donc ses limites. Mais le ban­quier les ignore. Et en pro­fite. Il ne peut être qu’exempt de tout reproche puisque qu’au lieu de s’opposer au sys­tème en place il le sert en espé­rant s’en ser­vir. L’argument est donc un peu mince. Mais il n’a jamais été autant d’actualité dans une ère où les banques régissent le monde. Le héros du livre est le par­fait tra­der avant la lettre. Et pra­ti­que­ment cent ans après la publi­ca­tion de ce livre (1922), rien de nou­veau sous le soleil du pro­fit indi­vi­dua­liste.
En atten­dant que cha­cun se libère indi­vi­duel­le­ment et qu’ensemble puisse se détruire l’ordre éta­bli il s’agit d’y faire son beurre. Preuve que la liberté à un prix…

Pessoa illustre la force d’un sys­tème qui retourne les cri­tiques à coup de sophismes que le macro­nisme (entre autres) reprend aujourd’hui. Notre pré­sident se piquant de « Révo­lu­tion » (titre de son livre pro­gramme) n’est que le petit-fils du héros de Pes­soa. Il est le paran­gon de l’idéologie consen­suelle de « l’enrichissez-vous » avec toutes les fac­ti­ci­tés que cela sup­pose. La seule logique rece­vable dans ce dia­logue est la mise en pièce du sys­tème com­mu­nisme deve­nue la cari­ca­ture gros­sière du capi­ta­lisme : les pré­va­ri­ca­teurs d’Etat sont pires que ceux qu’ils pré­tendent détruire. Ils n’ont fait que confis­quer à leur pro­fit la pros­pé­rité d’une société de consom­ma­tion qu’ils ont assé­chée et d’un money making sys­tem au pro­fit de l’épanouissement de leur clan.
Pes­soa montre que l’aspiration liber­taire est tota­le­ment dévoyée. Il n’est plus besoin de lire Pichetty et tous les pen­seurs amé­ri­cains du nou­vel ordre capi­ta­liste. Tout est là. L’anarchisme se trans­forme en hyper nar­cis­sisme où l’essentiel est de per­mettre l’appropriation des richesses par quelques-uns uns. Avant tous les autres, Pes­soa a mis le doigt des­sus en illus­trant les codes de l’égoïsme anes­thé­siant. Il a tout dit des illu­sions poli­tiques col­lec­tives. Il ne lui res­tait qu’à en finir avec les illu­sions per­son­nelles. Il ne s’en est pas privé. Elles furent même l’essentiel d’une œuvre des plus mar­quantes de son siècle et de l’histoire littéraire.

jean-paul gavard-perret

Fer­nando Pes­soa, Le ban­quier anar­chiste, Intro­duc­tion et tra­duc­tion d’André Coyné, Nou­velle édi­tion, Fata Mor­gana, Font­froide le Haut, 2018, 88 p.

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