Catherine Grenier, Alberto Giacometti

Déga­ger la figure de ses faux-semblants

Cathe­rine Gre­nier vient d’écrire « LA » bio­gra­phie de Gia­co­metti. Elle le montre tel qu’il est, fon­da­men­ta­le­ment libre et obsédé par la mort. Celle-ci le frôle dans les forêts sombres de l’enfance suisse. Il connaît l’affranchissement de l’innocence par le mou­rant qu’il veille et qui se trans­forme sous ses yeux en cadavre au moment où le corps devient objet. Elle ne le quit­tera pas. Même si son doc­teur et ami vou­lut la lui cacher. Il ne lui par­don­nera pas. Gia­co­metti dési­rait connaître son can­cer pour que ne lui soit pas volé l’instant de sa mort. La bio­graphe suit l’artiste dans ses rares périples. Il passe quelques mois à l’école des beaux-arts de Genève. Celui qui déteste les voyages part à Paris et l’Académie de la Grande Chau­mière. Il s’installe dans l’atelier de Bour­delle pour la sculp­ture. Il revien­dra à la pein­ture qu’à la mort de son père peintre. Il connaît là un milieu cos­mo­po­lite et pen­dant 8 ans il ne fré­quente pas de Fran­çais. Assi­milé aux Ita­liens de Paris, il fait plu­sieurs expo­si­tions.
Et les choses vont s’enclencher. Très doué pour repro­duire dès l’âge de 14 ans (cf. les bustes de son frère par exemple), il casse sa faci­lité pour prendre des voies de tra­verses et de mises en crises artis­tiques et de renon­ce­ments. Il va cher­cher une sorte d’épaisseur par­ti­cu­lière dans la ten­ta­tive de la syn­thèse entre le clas­si­cisme et l’ultra contem­po­rain. Bour­delle l’encourage au nom d’un anti-académisme. Il pousse Gia­co­metti dans ses retran­che­ments. Celui-ci peut entre­prendre de créer pour savoir ce qu’il voit mais qu’il ne voit qu’en travaillant.

L’artiste démembre puis récon­ci­lie le corps. Il passe du post-cubisme et du concave aux figures fili­formes de la fin. Tout part de motifs incroya­ble­ment stables en un lieu de grif­fures autant dans le des­sin que la sculp­ture avec ses « pattes d’oiseaux plan­tées dans la neige »(Coc­teau). Dali et Bre­ton sont fas­ci­nés par Gia­co­metti. Bataille aussi. Et pour la ten­sion de l’oeuvre. Le Suisse devient le grand sculp­teur sur­réa­liste.
Il sera exclu néan­moins de ce cercle par son retour à la figu­ra­tion et n’intégrera plus jamais Bre­ton et les siens. Il y aura les femmes qui marchent en tant que pré­sences sources et sourdes par le retour à l’élongation de « longues jambes gra­ciles » dont par­lait Sartre dans un de ses ins­tants de luci­dité. Ces natures s’élèvent au ciel, dansent dans une sorte d’élan mys­tique de fleurs d’ici-bas, d’ici-même. Gia­co­metti aura dégagé la figure de ses faux-semblants. Jac­que­line Gre­nier l’a com­pris et l’illustre.

jean-paul gavard-perret

Cathe­rine Gre­nier,  Alberto Gia­co­metti,  Flam­ma­rion, coll. ‘“Grandes biblio­gra­phies”, Paris, 2017, 352 p.

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