Nathalie Azoulai, Les spectateurs

Quit­ter sa terre

Natha­lie Azou­lai, après son pas­sage du côté de Phèdre (Titus n’aimait pas Béré­nice, Prix Médi­cis) revient vers le pré­sent et ce qu’il cache par­fois d’angoisse et de dépla­ce­ments Le « pré­texte » ou le point de départ : l’achat d’un poste de télé­vi­sion. Puis le dis­cours que le jeune héros du livre écoute avec sa sœur et ses parents sur le poste à l’écran bombé quelques temps plus tard : celui d’une confé­rence de presse du Géné­ral de Gaulle le 27 novembre 1967. L’enfant com­prend sou­dain qu’il est pos­sible par­fois de devoir quit­ter sa terre com­ment les parents durent le faire quelques années plus tôt. Il pose des ques­tions à ce pro­pos. Elles res­tent sans réponses. C’est l’époque où les exi­lés juifs n’osent pas par­ler de leur déra­ci­ne­ment. Une chape de plomb pèse encore sur la Shoah. Et les parents font tout pour évi­ter à leurs enfants le rap­pel d’horreurs dont ils furent les témoins et par­fois les vic­times.
Néan­moins, le gamin veut savoir. Le soir même de la confé­rence, il entend de l’autre côté d’un mur les confi­dences de sa mère à son amie cou­tu­rière. Il n’est plus seule­ment ques­tion des robes qu’elle lui confec­tionne d’après celles des stars hol­ly­woo­diennes des années 40. Rita Hay­worth, Lana Tur­ner, Gene Tier­ney. Mais lorsque la télé­vi­sion arrive dans le foyer, la vie pour l’enfant n’est plus du cinéma.  A tra­vers les évo­ca­tions des deux femmes il recons­ti­tue bien des menaces, des départs, des adieux. Et lui de recoudre les dif­fé­rents pans d’une his­toire qui entre­lace l’amour et le secret, l’exil et le cinéma, l’Orient et l’Occident, l’histoire juive et l’Algérie qui n’est plus fran­çaise. Ce qui n’empêche pas ceux qu’on appela « pieds noirs » d’être réduits à d’affreux colo­ni­sa­teurs aux­quels une gauche poli­tique fit un sort sans com­prendre ce qu’ils vécurent.

Dès lors, l’enfant com­prend que quelque chose de l’âme se quitte par­fois eu égard aux ava­nies de l’histoire. A la pros­tra­tion de la mélan­co­lie se mêlent de la pudeur et l’effroi. Car dans l’esprit d’une pré­ado­les­cent tout cela ne va pas de soi. Et le voici « obligé » de rejoindre un monde des morts et des ombres. Un monde forain fas­ci­nant aussi car il y eut pour ceux qui vécurent des moments de quié­tude et de lumière. Mais le sen­ti­ment du mal et de la perte demeure.
Il existe dans le roman de Natha­lie Azou­lai la force de gra­vité du secret. Sa nuit y devient pour l’enfant un monde. Et il se peut bien que l’auteure forge dans son héros un sem­blable et — stricto sensu — un frère. En ce livre, ce qui fut sur­passé par sa famille déborde. Une cer­taine sen­sa­tion de l’irrecevable confine au désir de pleu­rer. tou­te­fois, du calme s’érige au sein de la tur­bu­lence. Ce qui n’avait pas de visi­bi­lité et de mots pour l’enfant va pro­vo­quer non un affai­blis­se­ment exis­ten­tiel mais un sur­croît de conscience voire d’existence. C’est un porche pre­mier d’une édu­ca­tion sen­ti­men­tale et culturelle.

Sous le faux som­meil des images invi­sibles se crée un uni­vers où certes la jouis­sance est mena­cée par l’horreur mais où Gene Tier­ney et ses sœurs peuvent don­ner par leurs images un remède à l’épuisement, au dégoût, à la flac­ci­dité exis­ten­tielle que ces « acci­dents » de par­cours pou­vaient géné­rer. Elles ne seront pas les seules.

jean-paul gavard-perret

Natha­lie Azou­lai,  Les spec­ta­teurs, P.O.L édi­teur, Paris, 2018, 320 p. — 19, 89 €.

Leave a Comment

Filed under Romans

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>