Emmanuel Bove, Le remord

Le sens du détail touchant

Bien qu’ayant été salué par Rilke, Beckett, Handke, Bove reste un oublié de la lit­té­ra­ture. Il est relé­gué dans un oubli « cou­pable ». Pour preuve, ces nou­velles du Remord avec ses per­dants, ses humbles, ses men­teurs (pour sur­vivre). Bove y fait preuve d’un art accom­pli de la nar­ra­tion. Il sacri­fie tou­jours au petit détail qui dit tout au sein d’un pes­si­misme enjoué. Il pour­rait se syn­thé­ti­ser par le «Mes amis, il n’y a pas d’amis» dont l’origine comme les amis est dou­teuse. Même si, pour lui, l’amitié fut une qua­lité car­di­nale. A défaut de la trou­ver, il dit se conten­ter de n’importe qui et entre temps il a écrit. Pas n’importe com­ment, ni n’importe quoi.
En témoigne la pre­mière nou­velle de son livre : « Le sau­ve­teur ». Une femme se noie et un comp­table va la sau­ver. Mais là encore, en dépit de l’émotion, il met comme son nar­ra­teur les formes : «Il ôta son ves­ton, eut la pré­sence d’esprit de le poser juste au bord du quai de manière à pou­voir le sur­veiller après qu’il aurait plongé, ôta ses sou­liers sans les déla­cer, comme des pan­toufles, élar­gis qu’ils étaient par l’usage.» Il existe là une grâce abso­lue de l’écriture et l’on com­prend qu’elle ne pou­vait que séduire un Beckett. L’auteur était sub­ju­gué par tous les ratés qui tiennent à faire bonne impres­sion sur les gens qu’ils ne connaissent pas C’est leur fai­blesse. Cer­tains, mimant le sui­cide, décou­ragent le qui­dam par leur aspect théâ­tral. Néan­moins, ici qu’on se ras­sure : la femme sera sau­vée des eaux. Peut-être par un plus mal­heu­reux qu’elle.

Bove ignore la gran­di­lo­quence, pra­tique l’humour : mais ces deux ingré­dients plaisent appa­rem­ment peu aux lec­teurs. Ces brèves fic­tions jamais réédi­tées devraient pour­tant en séduire plus d’un. Comme l’acte du sau­ve­teur, les textes de Bove se veulent modestes mais l’auteur pour­rait s’en enor­gueillir s’il était encore des nôtres. Absent, oublié, il reste vivant car actuel quoique insai­sis­sable comme il le fut dans son exis­tence. Il chan­gea par exemple 53 fois d’adresse en six ans.
Le recueil est com­plété par quelques articles sur des artistes dont Jean-François Laglenne aussi méconnu que lui et qui lui res­semble : « sous son charme, per­çaient, comme à son insu, une émo­tion et une huma­nité dont on se défen­dait de par­ler. On sen­tait qu’une allu­sion à ces der­nières qua­li­tés déplai­sait à l’artiste ». Bove fut iden­tique. Comme Beckett lisons-le pour appré­cier « le sens du détail tou­chant» et la beauté de la grande littérature.

jean-paul gavard-perret

Emma­nuel Bove,  Le remord, nou­velles, Petite biblio­thèque Ombres, 2017, 118 p. - 9,00 €.

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