Jérôme Camut & Nathalie Hug, Islanova

La vio­lence peut-elle être légi­ti­mée par une cause juste ?

On ne peut pas repro­cher à ce couple d’auteurs, par ailleurs des per­sonnes ado­rables, de mettre leurs per­son­nages dans des situa­tions léni­fiantes. Ils sont même fran­che­ment bru­taux, mal­me­nant leurs pro­ta­go­nistes, leur fai­sant vivre des moments ter­ribles. La mai­son paren­tale part en fumée, la cel­lule fami­liale unie se dis­loque, un ave­nir serein se bouche, une adhé­sion à un mou­ve­ment paci­fique tourne à la guerre civile, voici quelques-uns des tour­ments qu’ils vont devoir vivre. Et, pourront-ils sur­vivre ?
Dans un pro­logue tra­gique, Vanda Macare et Char­lie sont mena­cées de mort si Leny ne se montre pas. L’action se déporte une semaine plus tôt, le 4 juillet, dans la forêt de Kay­sers­berg. Julian Stark, un ancien flic, a pris un poste à l’Office natio­nal des Forêts il y a dix ans, après les atten­tats de 2015. Il est venu dans cette mai­son fores­tière avec Char­lie, sa fille. Il est marié avec Vanda, une ingé­nieure en télé­coms, et son fils Leny. Si les rela­tions entre Julian et le gar­çon ont été ten­dues au début, elles se sont apai­sées. Cet équi­libre bas­cule quand Julian pénètre dans la chambre de sa fille et la trouve au lit avec Leny. Pour fuir la colère pater­nelle en atten­dant qu’elle se passe, les deux ado­les­cents partent pour l’île d’Oléron retrou­ver un groupe de zadistes éco­lo­gistes mené par Ver­tigo dont elle suit le com­bat sur le blog 3 Wat­chers of the World.
La cha­leur est tor­ride sur les Vosges et un feu de forêt ravage la région, brû­lant la mai­son fores­tière, cau­sant la mort de Nas­sau, le chien auquel Julian était très atta­ché. Les fugueurs arrivent vers la ZAD. Si Char­lie est enchan­tée, Leny reste sur une pru­dence réserve. Julian et Vanda enquêtent et, peu à peu, se rap­prochent de leurs enfants. Mais sur la ZAD, au lieu de joyeux éco­lo­gistes, ils ont affaire à un groupe lour­de­ment armé, bien équipé en moyens de détec­tion et d’investigation. Ver­tigo, le gou­rou, est plus près du tyran­neau de ban­lieue que de l’apôtre dis­pen­sant amour et bonté. Il pro­clame la répu­blique d’Islanova sur le ter­rain occupé et déclare la guerre au gou­ver­ne­ment fran­çais. Et une fois encore, tout bascule…

Le cadre du récit emprunte à une actua­lité bru­lante, aux pro­blé­ma­tiques actuelles telles que le ter­ro­risme aveugle, les désastres éco­lo­giques, l’eau potable qui se raré­fie, une pénu­rie accrue par une cha­leur intense, des incen­dies volon­taires qui ravagent des régions, le capi­ta­lisme triom­phant… Si les actions sont pro­je­tées dans un futur proche, ce n’est pas de l’anticipation. Nombre des situa­tions existent déjà comme ces zones où le droit de la Répu­blique ne s’applique plus, où les mono­poles affectent la liberté indi­vi­duelle, où la vio­lence règne en maî­tresse sous l’impulsion de quelques détra­qués…
Par ailleurs, les roman­ciers décrivent avec finesse les pro­blèmes qui peuvent se poser dans des familles recom­po­sées, l’ajustement des rela­tions et, pour­quoi pas, une his­toire d’amour entre deux ado­les­cents que rien ne réunit géné­ti­que­ment. Les auteurs réus­sissent le tour de force d’aborder de très nom­breux thèmes avec les théo­ries de per­son­nages cor­res­pon­dants sans être confus, sans perdre le lecteur.

Jérôme Camut et Natha­lie Hug inter­pellent, posent des ques­tions avec leurs per­son­nages confron­tés à leur passé, à leur pas­sion. Jusqu’où faut-il aller ? Peut-on aller jusqu’aux atten­tats, aux enlè­ve­ments, aux meurtres pour défendre des idées ? Le ques­tion­ne­ment sur l’eau n’est pas nou­veau chez Jérôme Camut, même s’il devient de plus en plus cru­cial au fil des années. Il posait déjà le pro­blème dans Mal­horne, son incom­pa­rable tétra­lo­gie (Bra­ge­lonne). Jérôme Camut et Natha­lie Hug pro­posent des his­toires fortes, au rythme tré­pi­dant, met­tant le lec­teur au cœur de l’action à tra­vers les yeux de per­son­nages loin d’être dicho­to­miques ou mani­chéen.
Un remar­quable roman à côté duquel il ne faut sur­tout pas passer !

serge per­raud

Jérôme Camut e& Natha­lie Hug, Isla­nova, fleuve noir, octobre 2017, 784 p. – 22,90 €.

 

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Filed under Chapeau bas, Pôle noir / Thriller

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