Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays — Rentrée 2017

Tout sur ma mère

Avec son pre­mier roman, Nathan Hill frappe fort en un mixage de véri­tés et men­songes, poli­tique et affaires intimes. Un gou­ver­neur can­di­dat aux élec­tions pré­si­den­tielles est agressé par une femme. Les médias s’emparent de l’histoire. Une vidéo virale fait le tour du pays. L’assaillante est sur­nom­mée « Cala­mity Packer » du nom de sa vic­time plus ou moins dou­teuse. Le fils de la pre­mière est loin de se dou­ter de ce qui se passe trop occupé à pas­ser son temps à jouer en ligne via le Net. Sa mère l‘a d’ailleurs aban­donné depuis long­temps et il ne s’en sou­cie plus jusqu’à ce que l’éditeur de son roman — qui lui a payé une forte avance — le pour­suive en jus­tice eu égard à l’action maternelle.

Pour sau­ver les meubles, le jeune homme pro­pose à l’éditeur un pro­jet crous­tillant : son « tout sur ma mère ». Mais ne sachant rien sur elle il com­mence son enquête. L’objectif ori­gi­nal a pour but de la dégom­mer. Mais la recons­ti­tu­tion entraîne un lot de sur­prises et de révi­sions. De la Nor­vège des années qua­rante au Middle West des années soixante, des émeutes de Chi­cago en 1968 au New York post-11-Septembre et jusqu’à l’Amérique d’aujourd’hui et de ses démons, l’auteur crée une fresque à la Irving mixée de Roth. Mais la « pas­to­rale amé­ri­caine » épique prend l’odeur de bitume et de souffre.
La prose de Hill est bour­rée de verve. Et le héros qui vou­lait ache­ver une mère taxée de hip­pie radi­cale et d’enseignante pros­ti­tuée ne va pou­voir embrayer sur la vin­dicte popu­laire en dépit du rejet com­pré­hen­sible qu’il caresse envers la si peu mater­nante. Il va révi­ser ses pon­cifs et pré­di­cats. Cela per­met à l’auteur de dres­ser un por­trait cruel de son pays. Le livre devient une pho­to­gra­phie en mou­ve­ment du « bon » (vivre) en Amé­rique à tra­vers la géné­ra­tion de la mère et du fils.

Par le choix de ses mots, le sens de la scan­sion (for­cé­ment dif­fi­cile à trans­mettre en ver­sion fran­çaise), l’auteur laboure les appa­rences, sou­lève cer­taines pro­fon­deurs. Tout est intel­li­gent et drôle. Pas­sion­nant aussi de bout en bout entre grande et petite his­toire. La vérité de prin­cipe ou l’apparence pré­sup­po­sée en cache bien d’autres et l’auteur montre com­ment tout ce qui s’écrit revient à légen­der le réel selon des choix qui répondent le plus sou­vent à ce que le monde veut voir ou entendre.
Peuvent aussi se lire sous la fic­tion et ses per­son­nages des êtres réels — célèbres comme le vice pré­sident Hubert Hum­phrey ou ano­nymes. Ils donnent de l’Amérique une image aussi quasi tra­gique que drôle dans des pas­sages de franc bur­lesque où les aigre­fins sont plé­tho­riques. Et dont l’acmé se trouve lors de la ren­contre de la mère et de son fils.

Le roman­cier fait pas­ser du rire à la colère sans jamais désar­mer. En bon post­mo­derne, il peut chan­ger de genre, de fac­ture sans pro­blème pour décrire les rouages de la société. En même temps , il crée sa propre « Mon­tagne magique ». Il ne cherche pas la tra­di­tion du nou­veau mais une rup­ture avec une veine oubliée. Il existe chez lui de l’impressionnisme et du réa­lisme.
Mais ce qui tranche reste la qua­lité d’ « exé­cu­tion ». Elle prouve que le roman n’est pas fait pour théo­ri­ser mais pour fomen­ter des incar­tades plus vio­lentes que celle que la bonne société condamne. Jamais ano­din, le roman est pas­sion­nant. Plus que le réel lui-même. Ce qui n ‘est pas tou­jours vrai.

jean-paul gavard-perret

Nathan Hill,  Les fan­tômes du vieux pays  (The Nix), tra­duc­tion de l’anglais (USA) par Mathilde Bach, Gal­li­mard, Paris, 2017.

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