François Deck, La première personne du singuriel

La faille

Fran­çois Deck se défi­nit comme « artiste consul­tant », il se veut pro­vo­ca­teur et dégage l’art comme l’écriture d’un simple acte égo­cen­trique. De telles pro­duc­tions ne peuvent pour lui se pen­ser hors du col­lec­tif. Média­teur d’un genre par­ti­cu­lier, le créa­teur ne doit pas réi­fier son tra­vail mais l’ouvrir, le faire débor­der. Le titre de son livre est donc expli­cite. Le créa­teur est pour lui un opé­ra­teur, à savoir celui qui ouvre le champ du réel.
Il ne le pense que dans le rap­port avec celui-ci  bien plus que dans des uto­pies dou­teuses où l’artiste ou l’écrivain se fait plai­sir. Il doit à l’inverse fomen­ter outils et pro­cé­dures de ren­ver­se­ment des formes au sein de col­la­bo­ra­tions et en les déga­geant de ce qu’il nomme « un mar­ke­ting de l’opinion ».

L’artiste par ailleurs ne doit plus se limi­ter à des effets de reflets for­cé­ment déca­lés. Et plu­tôt que de cares­ser des rêves, Deck s’engage dans les sillons du réel, ses infra­struc­tures prin­ci­pa­le­ment socio-économiques. Le concept d’autonomie prend donc chez lui un sens nou­veau. Le « je est un autre » trouve une autre jus­ti­fi­ca­tion que la rim­bal­dienne.
L’auteur opte pour l’illustration et la défense plus de l’autonomie col­lec­tive qu’individuelle mais en se déga­geant des culs-de-sac mar­xistes. Contre eux, il reven­dique une liberté par­ti­cu­lière : elle tient compte de l’espace publique sans se sou­mettre à une doxa idéo­lo­gique. La marge est étroite et Deck reven­dique que « le débat, qui était un effet de l’art, devienne sa condi­tion ». La ques­tion du des­ti­na­taire est donc essen­tielle. Et il s’agit de pro­po­ser à un public « des outils pour qu’il puisse deve­nir à son tour émet­teur ». Le vœu reste encore pieux tant les créa­teurs ont du mal à s’ « ori­gi­ner » ou se « déso­ri­gi­ner » de la sorte. L’anonymat est peu dans leur pra­tique. Et c’est peu dire.

D’où l’appel à l’oralité que le livre rap­porte au sein des péda­go­gies expé­ri­men­tales — ins­pi­rées en par­tie par John Cage – de l’auteur. Il s’agit d’aller avec l’autre non par un simple souci de convi­via­lité mais d’action. Plu­tôt que de sim­ple­ment « pro­duire », l’auteur cherche à « apprendre ». Il faut mélan­ger com­pé­tences, valeurs, milieux afin que jaillisse la fameuse « dif­fé­rance » que Der­rida appe­lait de ses vœux mais sans rien tou­cher aux règles.
Seul Faye a vu les limites der­ri­diennes et ce gros caillou dans sa chaus­sure. Mais l’intelligentsia se garda bien de le sou­li­gner. A sa manière, Deck pour­suit l’écartement de la faille que Faye a ouvert. En ce sens, son tra­vail est majeur, il s’ouvre sur la quête de l’improbable.

jean-paul gavard-perret

Fran­çois Deck,  La pre­mière per­sonne du sin­gu­riel,  Edi­tions Contrat Maint, 2017.
Pour contac­ter les édi­tions :  contratmaint@wanadoo.fr

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Filed under Arts croisés / L'Oeil du litteraire.com, Poésie

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