Christos Tsiolkas, La Gifle

Une bonne gifle, ça peut tout changer

Le point de départ de ce roman est une gifle don­née par un adulte à un enfant. De “ce petit drame ridi­cule”, pour­tant déclen­cheur d’un véri­table séisme, Chris­tos Tsol­kias fait un pré­texte pour plon­ger dans la vie intime de sept membres d’un groupe d’amis ayant, de près ou de loin, assisté à la scène.
Dans ce pre­mier ouvrage tra­duit en fran­çais — et lau­réat de plu­sieurs prix en son pays — l’auteur, aus­tra­lien d’origine grecque, révèle ce qui se cache der­rière les appa­rences dans une société minée par le racisme, l’alcoolisme et un sen­ti­ment dif­fus de non-appartenance.

Au cours d’un bar­be­cue orga­nisé par Hec­tor et Aisha dans leur belle mai­son, Harry gifle Hugo, le fils de Rosie et Gary. La fête est bru­ta­le­ment inter­rom­pue et les invi­tés ren­voyés chez eux. Très vite, le groupe se divise et s’engage dans une guerre des nerfs dont les enjeux sont bien plus pro­fonds et les impli­ca­tions bien plus impor­tantes que l’on pour­rait croire.
Deux camps s’opposent : les outra­gés, adeptes du man­tra de Rosie, la mère de la vic­time — “On ne frappe pas un enfant”, et les sou­tiens plus ou moins affir­més de l’agresseur d’un gosse pénible et mal élevé, confor­tés par l’éducation déplo­rable que lui donnent un père artiste raté devenu alcoo­lique et sans emploi, et une mère poule — qui l’allaite encore alors qu’il approche les quatre ans -, en fai­sant un insup­por­table tyran.
La scis­sion est d’autant plus pré­gnante qu’elle coupe en deux le couple cen­tral, hôte du bar­be­cue mal­heu­reux. Hec­tor, le cou­sin de Harry, tente un temps de jouer les média­teurs puis se range aux côtés de sa famille — ses parents et son cou­sin -, convaincu par les argu­ments d’une mère elle aussi assez tyrannique.

Une famille grecque tra­di­tion­nelle, d’autant plus sou­dée qu’elle est immi­grée, qui finit par exclure de son sein l’Etrangère, Aisha. Epouse d’Hector et amie d’enfance de Rosie, celle-ci hait sur­tout Harry pour sa vio­lence — elle sait notam­ment qu’il frappe sa femme Sandy.
L’incident de la gifle repré­sente donc une bonne excuse pour Aicha de ne plus vou­loir le fré­quen­ter, au risque de s’attirer les foudres de ses beaux parents. Mais son mari finira par convaincre Aisha de rendre visite à Sandy — et donc à Harry — pour un bar­be­cue qui sera orga­nisé chez eux. La boucle sera bou­clée, mais Aisha aura au pas­sage perdu son amie Rosie.

Si le lec­teur de cette chro­nique a du mal à me suivre dans ce dédale de per­son­nages, qu’il se ras­sure, le sen­ti­ment fut par­tagé par votre humble ser­vante. D’autant que ceux qui ont été men­tion­nés jusque-là ne sont que le nœud de l’intrigue.
Il en est encore une kyrielle, plus ou moins majeurs, qui vous furent épar­gnés. Si bien que l’on a bien du mal à entrer dans le roman, sans devoir reve­nir en arrière pour se sou­ve­nir de l’un ou l’autre. Le livre étant construit comme une série de récits — sept en tout — éma­nant cha­cun d’un per­son­nage filant la trame de l’histoire, c’est celui d’Hector, le pre­mier, qui est le plus dif­fi­cile à suivre.
Quand on com­mence à se fami­lia­ri­ser avec tout ce petit monde, on appré­cie mieux l’écriture directe et inci­sive de Chris­tos Tsiol­kias — ser­vie par une tra­duc­tion bien sen­tie — et sa façon non moins franche d’aborder les pro­blèmes de son pays.
Il dresse le por­trait d’une Aus­tra­lie métis­sée mais pas tolé­rante, libre mais pas libé­rée. Bien qu’habitant de l’île conti­nent, un immi­gré grec reste un immi­gré, un Abo­ri­gène reste un métèque, une Indienne reste noire… Et les Aus­tra­liens de souche ne semblent pas mieux se situer, per­dus qu’ils sont dans ce mélange de cou­leurs et de classes sociales dont il paraît dif­fi­cile de se départir.

Quant aux femmes de ce roman, elles semblent sin­gu­liè­re­ment lâches : se sachant trom­pée par son mari, la belle Aisha conti­nue de vivre sa vie de famille dans sa belle mai­son, repous­sant un amant attrayant au pro­fit d’un mari devenu pleur­ni­chard, au seul motif que ce der­nier est beau ; vio­len­tée par un mari magouilleur et volage, Sandy lui fait un deuxième enfant ; incom­prise par un époux désa­busé qui refuse d’avoir un deuxième enfant, qui noie son impuis­sance dans l’alcool de sur­croît, avec tous les petits bon­heurs quo­ti­diens que son état implique au retour du pub (insultes et humi­lia­tions), obli­gée de vivre avec lui dans la misère, Rosie le couche quand il rentre soul et reporte son besoin d’amour sur son fils Hugo qui en pro­fite allè­gre­ment pour déve­lop­per un com­por­te­ment patho­lo­gique ; Sammy est deve­nue Sha­mira se mariant à Terry, ancien caïd devenu Bilal le musul­man pra­ti­quant, épou­sant avec l’homme les convic­tions et obli­ga­tions reli­gieuses d’une com­mu­nauté dont elle ne fera jamais réel­le­ment par­tie car elle n’en par­tage ni l’apparence ni les centres d’intérêts ; Anouk, enfin, céli­bat­tante affir­mée et pétu­lante, sort avec un homme deux fois plus jeune que lui et croque la vie confor­table qu’elle s’est construite, mais elle fait un métier qu’elle méprise et ne par­vient pas à écrire le roman dont elle rêve.

Une seule sort du lot des qua­dras, toutes sou­mises à quelque force supé­rieure, parce qu’elle est jeune. Connie l’adolescente par­vient, elle, à se défaire de l’homme mûr dont elle s’était enti­chée (Hec­tor) et qui a pro­fité d’elle.
Orphe­line de père et de mère, elle vit avec sa tante, une femme sen­sée et aimante, qui ne lui impose pas le car­can fami­lial lourd que subissent les autres et lui aide à se construire comme une adulte capable de dire non — lors d’un fête, la jeune fille se refuse à Ali, et elle n’en est que plus res­pec­tée par l’amant éconduit.

Reste à dire que les récits sont d’une inten­sité inégale, cer­tains com­por­tant des lon­gueurs un peu indi­gestes, mais cha­cun, peut-être y trou­vera ses favoris.

agathe de lastyns

   
 

Chris­tos Tsiol­kas, La Gifle, tra­duit de l’anglais (Aus­tra­lie) par Jean-Luc Piningre, Bel­fond, jan­vier 2011, 467 p.- 22,00 €

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