Jean François Billeter, Un paradigme

Beau­coup plus que l’on ne croit vient du corps

En écri­vant dans son célèbre café, Jean-Paul Sartre a sans doute déposé une puis­sante empreinte dans l’imaginaire de bien des phi­lo­sophes fran­çais. Le risque et le pari, l’espoir ou le phan­tasme d’une phi­lo­so­phie directe, enfin concrète ont pris ce visage, cet exemple, ce pré­cé­dent. Il se peut que le suc­cès de la phé­no­mé­no­lo­gie en France lui doive beau­coup.
Bille­ter, en assu­mant un livre expli­ci­te­ment écrit au café, sait per­ti­nem­ment qu’il reprend une pos­ture, une situa­tion de la pen­sée libre qui remonte au moins jusqu’à Dide­rot. Car il faut, d’une cer­taine manière, fer­mer les livres pour aller écrire et pen­ser au café. L’expérience n’est pas sans dan­ger, comme si le lieu lui-même vous deman­dait non pas ce que vous pen­sez de tel ou tel auteur, mais ce que vous pen­sez vous-même.

Bille­ter, qui a consa­cré de nom­breux livres à la pen­sée chi­noise ancienne, en par­ti­cu­lier à Tchouang Tseu, ne nous parle plus direc­te­ment de la Chine. Il ne nous parle pas davan­tage du lieu, de ses habi­tués, de ses voi­si­nages et de ses soli­tudes. Il nous parle en un sens de lui-même, car cette expé­rience est l’occasion d’une médi­ta­tion, en forme de défense et illus­tra­tion des pou­voirs de l’introspection. Le café est un lieu qui s’évanouit, lais­sant le moi entrer en lui-même.
Et moi, ce n’est pas seule­ment la conscience. L’analyse minu­tieuse des mou­ve­ments inté­rieurs qui se coor­donnent dans le geste per­met de poser les prin­ci­paux motifs de ce que Bille­ter pro­pose comme un nou­veau para­digme : beau­coup plus que l’on ne croit vient du corps. La conscience n’est pas vrai­ment à l’initiative du mou­ve­ment ni même de la déci­sion. Tout cela sourd, se forme et s’agence au sein même du corps, et finit par atteindre la conscience par une sorte de conta­gion, qui connaît cer­tains sauts, mais ne se laisse pas dis­po­ser sui­vant l’opposition tra­di­tion­nelle du corps et de l’âme.
Ces mou­ve­ments révèlent que tout, en un sens, est acti­vité. Non pas une acti­vité déci­dée, céré­bra­le­ment cen­trée, mais une acti­vité dif­fuse et per­ma­nente qui est au fond celle de la vie elle-même.

M
ais il faut aussi pen­ser que ces mou­ve­ments s’intègrent, s’agencent, avec des pos­si­bi­li­tés de chan­ge­ment sinon de nature, du moins de régime. Ici des sauts deviennent pos­sibles, et c’est comme cela qu’un pro­ces­sus com­plexe et cor­po­rel peut par exemple deve­nir conscient.
Bille­ter fait dia­lo­guer les gestes et les concepts. On verra se contruire le geste qui sauve un enfant, ou celui qui décide de la révo­lu­tion fran­çaise, tout comme les mou­ve­ments de l’émotion, de la dépres­sion, ou de la liberté dans une tra­jec­toire de pen­sée par­fois rapide, mais tou­jours sug­ges­tive. Cette pen­sée de l’intégration per­met une écri­ture fluide, aussi concep­tuelle que nar­ra­tive, comme si l’autobiographie se met­tait à penser.

jean-paul gali­bert

Jean Fran­çois Bille­ter, Un para­digme, Allia, 2012, 126 p. — 6,20 €

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