Antonio Sarabia, La Femme de tes Rêves

Dans le Mexique livré aux narcotrafiquants 

Hila­rio Godí­nez est trou­blé par sa ren­contre avec un men­diant phi­lo­sophe qui évoque, en boucle comme des man­tras : la matière, le doute, les atomes… Il l’est encore plus quand, sous ses yeux, le gros Patiňo, le jour­na­liste du ser­vice des faits divers, se fait pas­ser à tabac par une brute qui lui reproche d’avoir écrit des conne­ries. L’annonce d’un nou­vel enlè­ve­ment le touche direc­te­ment car il concerne le foot­ball, le domaine qui est le sien comme chro­ni­queur spor­tif au Sol de Hoy, le jour­nal local de cette petite ville de pro­vince du Mexique. Quand on retrouve, presque coup sur coup, les membres d’un jeune étu­diant et ceux de la star locale du foot, il ne com­prend plus. Entre­temps, il a noué, contre son gré, des rela­tions ambi­guës avec un caïd des nar­co­tra­fi­quants, ama­teur de foot. Il sombre dans la plus pro­fonde per­plexité quand il apprend le pos­sible enlè­ve­ment du peintre que Susa­nita, sa jeune col­lègue rédac­trice des pages people, lui a fait connaître lors d’une expo­si­tion orga­ni­sée dans la gale­rie de son oncle. Mais la vie d’Hilario est ryth­mée, depuis quinze ans, par l’arrivée heb­do­ma­daire d’une lettre que lui envoie une incon­nue qui signe La Femme de tes Rêves.
Il décide, mal­gré les mises en garde, d’élucider tous ces mystères…

Anto­nio Sara­bia pro­pose une forme de récit peu com­mune avec un nar­ra­teur qui raconte, qui décrit, en s’adressant au héros, ce que fait, ce que pense… le héros. Il conjugue deux énigmes prin­ci­pales, l’une dra­ma­tique rela­tive aux enlè­ve­ments, aux meurtres, et une autre, sen­ti­men­tale, plus légère bien que deve­nant dou­lou­reuse. L’auteur décrit une situa­tion poli­tique et sociale épou­van­table avec la guerre que se livrent les nar­co­tra­fi­quants qui fait régres­ser le Mexique : “…vers la bru­ta­lité du Moyen Âge dans ce qu’il avait de pire.” Il expose les situa­tions, les faits avec un recul qui prouve une pro­fonde réflexion et les livre avec un humour noir, voire cruel. Ainsi, la jus­tice que l’on dit aveugle, repré­sen­tée les yeux ban­dés, devient au Mexique : “…la jus­tice [qui] consiste sur­tout à évi­ter d’avoir les yeux ban­dés et à les gar­der tou­jours grand ouverts pour repé­rer le moment exact où il vaut mieux regar­der ailleurs.“
Hila­rio, son per­son­nage, avait de fortes ambi­tions lit­té­raires lorsqu’il était étu­diant. Or, il a raté le coche et se retrouve à écrire des papiers jour­na­lis­tiques. Cepen­dant, il garde d’excellents restes de ses études dont l’auteur sait faire pro­fi­ter son lec­teur. Ainsi, il montre une belle éru­di­tion, des connais­sances appro­fon­dies en lit­té­ra­ture, cite, entre autres, Rosa Mon­tero, Bar­bara qui chante Ara­gon sur une musique de Bras­sens… Le roman­cier signe un texte ramassé, loin des gros romans de plu­sieurs cen­taines de pages qui, à une époque, furent appe­lés des pavés de plage, car très utiles pour immo­bi­li­ser les ser­viettes de bain. L’auteur livre éga­le­ment une belle para­bole sur ces “ano­nymes”, ces êtres “trans­pa­rents” qui ne se dis­tinguent pas de la masse car les pre­miers plans sont occu­pés par les pitoyables pan­to­mimes d’extravertis, d’hyperactifs qui imposent leur spec­tacle partout.

La Femme de tes Rêves est un livre au contenu dense, à l’intrigue ten­due, ner­veuse, com­bi­nant avec brio réflexions, anno­ta­tions, juge­ments, humour noir et actions, péri­pé­ties, rebon­dis­se­ments. À lire sans modération.

serge per­raud

Anto­nio Sara­bia, La Femme de tes Rêves (No tienes per­don de Dios), tra­duit de l’espagnol – Mexique – par René Solis, Édi­tions Métai­lié, coll. “biblio­thèque hispano-américaine – Noir”, avril 2017, 178 p. – 17,00 €.

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Filed under Pôle noir / Thriller

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