Antonin Artaud, Histoire vécue d’Artaud-Mômo

Artaud l’illisible

Pour Artaud, « Tout vrai lan­gage est incom­pré­hen­sible ». Celui-ci, pour être pris au sérieux, se doit d’inventer des formes afin de trou­ver une nou­velle langue. Ce sera chez l’auteur ses glos­so­la­lies. Elles ver­ba­lisent l’expérience non seule­ment qu’il se fait du monde mais du monde qui vit en lui. Il ne s’agit donc pas d’une ques­tion stric­te­ment for­melle : c’est la ques­tion du corps. Artaud le rap­pelle dans sa confé­rence au Vieux Colom­bier après son retour à Paris en 1947. Il était venu au théâtre avec trois cahiers conte­nant un texte soi­gneu­se­ment pré­paré dont Fata Mor­gana pro­pose la trans­crip­tion par Paule Thé­ve­nin.
L’auteur – afin de pré­ci­ser sa prise du lan­gage par le corps — écrit : « Mon corps est à moi, je ne veux pas qu’on en dis­pose. Dans mon esprit cir­culent bien des choses, dans mon corps ne cir­cule rien que moi. C’est tout ce qui me reste de tout ce que j’avais. Je ne veux pas qu’on le prenne pour le mettre en cel­lule, l’encamisoler, lui atta­cher au lit les pieds, l’enfermer dans un quar­tier d’asile, l’empoisonner, le rouer de coups, le faire jeû­ner, l’endormir à l’électricité. »  De ce corps épuisé jaillit une nou­velle incar­na­tion du lan­gage ou ce que Faye nomma son « change ». Impas­sible face aux gestes d’intimidations des clercs qui vou­laient récu­ser sa langue sous pré­texte de sa dif­fi­culté, voire de son obs­cu­rité, Artaud déplace le cri­tère d’illisibilité. De nos jours encore, elle reste illi­sible par sa den­sité qui est le contraire de l’hermétisme ou de l’ésotérisme.

Artaud ose même ne pas renon­cer au pathos : mais chez lui il est orga­nique sous la vio­lence de ce qui fut pris comme « effets de folie ». Ce qui tra­vaille ce texte — avant la refonte mons­trueuse du lexique et de sa scan­sion finale — semble (le semble est impor­tant) une illi­si­bi­lité. Mais celle-ci ne tient pas à ce que le temps périme. Tout sauf le kitsch d’une époque sur­an­née, elle reste irré­cu­pé­rable dans ses dis­tor­sions. Le tra­vail du temps ne par­vient pas à les rat­tra­per et donc encore moins à les détruire. Il n’est d’ailleurs pas sûr que ceux qui vinrent « sou­te­nir » Artaud au Vieux Colom­bier — Paul­han, Ada­mov, Gide, Dufour, Bre­ton, Derain, Audi­berti, Camus, Braque, Picasso et beau­coup d’autres — com­prirent son pro­pos. Cer­tains vinrent même tout bon­ne­ment assis­ter au spec­tacle d’un « monstre » plu­tôt que d’entrer dans « lo scan­dalo » (comme l’écrivit Artaud) de son « inter­pré­ta­tion ». Ils ne pou­vaient en rien com­mu­nier avec de telles « Illu­mi­na­tions » même si cer­tains gar­daient un inté­rêt avec ce qu’ils prirent pour de la « com­plexité » — preuve qu’ils res­taient bien loin du pro­pos de l’auteur…
La dimen­sion de l’incompréhension était sans doute intrin­sèque à cette confé­rence, eu égard au rap­port par­ti­cu­lier du locu­teur à la langue et au réel. L’expérience n’était pas celle de l’éclaircissement mais de l’approfondissement du chaos du corps en un mélange « inar­rai­son­nable » (Prigent) de délices et d’horreurs, de jouis­sance et d’angoisse. La « per­for­mance » théâ­trale était celle de l’existence d’un sens face à la vie : celle-ci — en affec­tant le pre­mier — le tor­dit sin­gu­liè­re­ment dans le désir d’un autre mode d’approche de la vérité et d’une autre pos­ture d’énonciation.

Artaud par sa confé­rence créa un geste qui fait œuvre : il n’y a ni illo­gisme ni démence mais une dimen­sion for­cé­ment opaque. Elle a fait se déployer dans toutes les œuvres ter­mi­nales « une fata­lité de l’illisibilité ». Bref, la confé­rence ouvrit le lan­gage du corps dans une dimen­sion chi­rur­gi­cale. Elle exprime tou­jours l’énigme de l’être en deçà ou au-delà des signi­fi­ca­tions admises avec la sen­sa­tion vio­lente que s’énonça ce qui tient moins à la seule expé­rience du poète qu’à l’opacité objec­tive de la vie et d’un sens auto­risé qui la qualifierait.

jean-paul gavard-perret

Anto­nin Artaud, His­toire vécue d’Artaud-Mômo, Edi­tions Fata Mogana, Font­froide le Haut, 2017, 64 p.

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Filed under Poésie, Théâtre

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