Jim Harrison, L’éclipse de lune de Davenport et autres poèmes

Sonate des automnes

« La vie ne sera jamais simple sans que l’esprit le soit aussi » : fort de cet argu­ment, Jim Haris­son sait que tout demeure com­pli­qué. Afin de s’en sor­tir, il aime décrire la beauté d’une forêt, la sen­sua­lité d’une pêche à la truite, le regard d’un coyote impu­dique « en train de chier / là-haut sur bout de rocher » et les sil­houettes des femmes peu farouches. Il les évoque ici dans son lyrisme retenu et un humour lucide où la dure réa­lité fait retour.
Plus que dans ses nou­velles, le poème ramasse en quelques mots une situa­tion ou une réflexion exis­ten­tielle. C’est pour celui qui sort la tête « des sept et bien­tôt huit divorces » de réin­ven­ter sa vie, de gué­rir son père « mort il y a trente ans » et de reve­nir à Daven­port pour noyer la ques­tions au milieu des reflets lunaires du Mis­sis­sipi, ceux plus ambrés du bour­bon au côté de filles qui ne remarquent plus le poète tant il est devenu vieux.

Ce n’est peut-être qu’une vue de l’esprit qui n’empêche pas les poèmes de se pour­suivre à l’ombre de la terre et pour la regar­der. Contre la tris­tesse de la vie, sa trans­crip­tion sous forme de légende se pour­suit avec fer­veur à tra­vers des por­traits plus ou moins intimes. La beauté indif­fé­rente du monde prend chez Har­ri­son une dimen­sion mythique sous « un ciel de nuit saoul de gouttes d’étoiles ». Et les poèmes de l’auteur pos­sèdent plus de force que ses nou­velles. Entre dépos­ses­sion et rédemp­tion, à mesure que la mort gagne du ter­rain, rébel­lion et récon­ci­lia­tion vont de pair loin de toute pos­ture psy­cho­lo­gique ou éta­lage de sen­ti­men­ta­lisme.
Demeure l’impression d’épopées clan­des­tines jusque dans le cré­pus­cule, entre verte col­line et marais aux myr­tilles là où l’auteur, tel Jimi Hen­drix, « pince les cordes de ses bles­sures » comme de celles de « la fille vio­lée res­tée nue toute la jour­née / dans la pluie froide cram­pon­née à sa Vierge en plas­tique ». Rare­ment la poé­sie est aussi simple, radi­cale dans un flot de sang et de fleurs. Tel un Chrit décloué de sa croix, le poète se fait, au besoin, chien, au milieu d’un désert du Nouveau-Mexique. Il glisse sous un pick-up pour se pro­té­ger du soleil et pour­suivre sa vie. A lire ou relire (puisqu’il s’agit d’une réédi­tion) abso­lu­ment, au risque de pas­ser à côté de la poésie.

jean-paul gavard-perret

Jim Har­ri­son,  L’éclipse de lune de Daven­port et autres poèmes, tra­duit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, Edi­tions de La Table Ronde, Paris, 2017 — 7,10 €.

 

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