Éric Chevillard, Ronce-Rose

Le livre des questions

La nar­ra­trice de Che­villard se dit « née de la der­nière pluie comme une vieille Saha­rienne, mais moi j’ai exploré la moi­tié du monde avec les mésanges sur le sureau. Elles sont jaunes et bleues sur­tout et picorent ses graines. Juste der­rière le sureau, il y a un mur. Mais j’ai fait le tour un jour et ça conti­nue à peu près pareil. C’est le côté sans la mon­tagne ni la mer non plus ». Dès lors, celle qui pos­sède des dis­po­si­tions pour tout donc pour rien (l’inverse est vrai aussi) pro­pose son art poé­tique : le goût pour les mots qui ne veulent rien dire ou qui ne par­viennent pas à dire. C’est pour­quoi elle les affec­tionne : elle les devine car elle se défi­nit comme « fine mouche ». Preuve qu’elle aime aussi les expres­sions toutes faites : « j’essaie tou­jours de les rete­nir pour m’en ser­vir ensuite quand j’ai jus­te­ment quelque chose à expri­mer ».
Pour cette nar­ra­trice, le goût des choses passe par celui des mots. Ceux qui font rire. Che­villard en est devenu le spé­cia­liste. Il les aime en cou­leurs : pas trop voyantes mais piquantes. C’est pour­quoi son héroïne « Ronce Rose » lui va comme un gant qu’il retourne — sans atten­tats à la pudeur. L’auteur retrouve ici la ques­tion de pré­di­lec­tion de ses fic­tions : que savons-nous de la vie réelle ? Par frag­ments, bribes ou ruines l’écrivain montre com­bien chaque être reste aussi déri­soi­re­ment rem­pla­çable que le pois­son rouge dans un bocal. Cha­cun d’eux ne dure que ce que durent les roses… Il faut se faire à cette idée. Et si le roman peut iso­ler celle de l’auteur, elle va res­ter dans sa quête céli­ba­taire de tout sauf de son Mache­fer avant qu’un uni­jam­biste s’en mêle et que le roman devienne antipodiste.

Rose ne manque pas d’épines. Elle ne se fond jamais dans l’anonyme et — du moins dans sa tête et dans ses mots — ne consent que dif­fi­ci­le­ment à consen­tir à être oubliée de tous. A sa manière, en son éru­di­tion par­ti­cu­lière, elle fait sa « guerre du Pélo­pon­nèse » (titre d’un pré­cé­dent livre de l’auteur), en renon­çant à toute ligne droite. Jouant au besoin les idiotes (façon Dos­toïevski) par inad­ver­tance, la forte en lan­gage fleuri apprend — et on uti­li­sera cette méta­phore fleu­rie pour ne pas déflo­rer ce “livre des ques­tions” — qu’il est inutile de visi­ter l’Egypte puisque il y a tout au Louvre et au Bri­tish Museum comme il existe tout dans ce soli­loque et sa marée sinueuse. La vir­tuo­sité de l’auteur fait éprou­ver bien des mirages mais sur­tout la luci­dité d’un tra­vail qui, venu de très loin, porte au fond de nous là où tout n’est pas for­cé­ment pré­hen­sible de manière uni­voque.
Néan­moins, Che­villard sait qu’avec l’écriture l’on ne dit pas ce que l’on veut. Beau­coup d’auteurs l’oublient allè­gre­ment voire s’en fichent mais c’est au prix du res­pect de l’écriture que peut sur­gir ce que nous cachons si bien aux regards des autres comme à notre propres yeux. Existe là un pari d’ignorance au sein de l’écriture. Cela émerge sinon de nulle part du moins du fond de l’être où se forment et se déforment les pen­sées en un cor­dial sin­gu­liè­re­ment éner­gé­tique qui est tout le reste du monde et s’oppose à lui.

jean-paul gavard-perret

Éric Che­villard, Ronce-Rose, Edi­tions de Minuit, Paris, 2017, 144 p. — 13,80 €.

2 Comments

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2 Responses to Éric Chevillard, Ronce-Rose

  1. Cochonfucius

    Un des moteurs de cette aven­ture est, de la nar­ra­trice, la généa­lo­gie obscure.

    Je n’en dis pas plus, car c’est en lisant patiem­ment ce car­net qu’on s’en rend compte.

  2. Pingback: Ronce-Rose | Ma collection de livres

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