Little Big Man (Arthur Penn)

“Je me moque de ce qu’on appelle la véri­table his­toire de l’Ouest, ren­due avec les yeux des Blancs.” (A. Penn)

Synop­sis

Jack Crabb a 121 ans et raconte son his­toire à un jour­na­liste venu enre­gis­trer son témoi­gnage à l’hôpital. Il pré­tend être l’unique sur­vi­vant de la bataille de Lit­tle Big Horn où les troupes du géné­ral Cus­ter furent mas­sa­crées par les Indiens.
En 1860, Jack est un gar­çon d’une dizaine d’années. Avec ses parents, il part à la conquête de l’Ouest mais leur convoi est atta­qué par les Indiens. Devenu orphe­lin, il est recueilli, édu­qué et pro­tégé par “Grand Father”, le chef d’une tribu Cheyenne, qui le sur­nomme Lit­tle Big Man. Il par­tage alors la vie et la culture de sa nou­velle famille jusqu’au jour où les Cheyennes sont déci­més et où il échappe de jus­tesse à la mort. Jack est ensuite recueilli par un pas­teur et sa femme, laquelle est loin d’être un modèle de pro­bité. A vingt-cinq ans, mar­chand puis tueur pro­fes­sion­nel, il ren­contre le célèbre Hickok et com­prend que le métier de tueur n’est pas fait pour lui.

A l’instar du titre du film, et comme le dit si bien celui du fasi­cule qui accom­pagne le dvd,“Penser la spon­ta­néité”, cet anti-western qu’est Lit­tle Big Man (sous-titré en France Les Extra­va­gantes aven­tures d’un visage pâle) s’emploie à rap­pro­cher les contraires et à les trans­muer en un pré­cepte majeur. Le mythe fon­da­teur de la conquête de l’Ouest et la confron­ta­tion entre Indiens et Blancs n’échappe pas à la règle. Que les per­sonnes en pré­sence soient réduites au rôle de simples per­son­nages (qui ne s’appartiennent donc pas) , c’est d’abord ce que montre le fait qu’il faille pour le nar­ra­teur plus que cen­te­naire « éclai­rer » un jour­na­liste qui se four­voie sur le sens de cette mytho­lo­gie. Que ce soit le récit inhé­rent à l’écrit ou à l’écran, seule cette version-là pré­vau­dra quand on cherche la vérité, ce qui en dit long sur tous les oubliés de l’histoire…

De fait, si la vie de Jack Crabb mérite d’être nar­rée, c’est d’abord parce qu’elle fait place nette sur bon nombre de pré­ju­gés quant aux héros de la nation amé­ri­caine. Pour ne pas dire quant aux hommes (au sens géné­rique) tout court, confon­dus ici par leur peti­tesse morale, leur hypo­cri­sie et leur four­be­rie. La famille Pen­drake qui recueille ce Bon sau­vage sur lequel péro­raient les phi­lo­sophes du XVIII° siècle est tout sauf au clair avec les désirs qui la hantent, le mar­chand d’élixir Mer­ry­wea­ther – qui part lit­té­ra­le­ment en mor­ceaux pour l’énormité de ses péchés – est un voleur che­vronné, les retrou­vailles avec la soeur de Jack qui l’initie au manie­ment du revol­ver abou­tit au même gâchis : ren­con­tré en che­min, Wild Bill Hickock, expert entre tous de la gâchette, finira abattu par un gamin. Quant au géné­ral Cus­ter, qui sert de fil rouge au récit, sa méga­lo­ma­nie et sa démence qui flirtent en per­ma­nence avec la fatuité, achèvent de pré­sen­ter un bien sombre por­trait des hommes blancs. Un peu comme si, nous dit Arthur Penn, ils n’avaient rien com­pris au film.

 Les Indiens, s’ils n’échappent pas à la charge (non celle de la cava­le­rie cus­te­rienne à Washita mais du cinéaste) semblent mieux trai­tés, Penn fai­sant entendre qu’ils sont bien ce qu’ils pro­clament être, à savoir des « êtres humains » tels que l’énoncent les Cheyennes qui recueillent Crabb dans un pre­mier temps avant qu’il ne soit « récu­péré » par les Blancs. Si cer­tains d’entre eux, deve­nus alcoo­liques, n’hésitent pas à pros­ti­tuer leurs femmes pour quelque bois­son forte, la plu­part (excep­tés « l’heemanah » (enten­dez l’homosexuel) et le « contraire » aux moeurs sin­gu­lières) incarne une forme de sagesse tel­lu­rique et sou­ve­raine, ancrée à même la force de la vie, à l’image de Peau de la Vieille Hutte qui guide Lit­tle Big Man sur la voie de la vertu et de a constance.

Cette recherche de l’harmonie et d’une vie qui serait, bec et ongles, confor­mé­ment au célèbre vœu stoï­cien, en par­faite « confor­mité avec la nature » n’est jamais contre­car­rée que par les Blancs, que l’on voit mas­sa­crer les vil­lages indiens – sans autre rai­son objec­tive que l’appât du gain — dès qu’ils en ont l’occasion. L’ultime raz­zia qui clôt le film ren­voie à l’attaque en 1868 d’un camp cheyenne au bord de la rivère Washita par le 7e de cava­le­rie com­mandé par le colo­nel Cus­ter : cette séquence impi­toyable au son du joyeux air de “Garry Owen” per­met au spec­ta­teur de prendre la mesure d’un Crabb mi-Indien mi-Blanc, et mis ici au pied du mur de ses propres contra­dic­tions cultu­relles et iden­ti­taires lors même qu’il assiste, impuis­sant, à la mort de sa femme Rayon de Soleil.
« La démarche du film, pose Arthur Penn (Entre­tien, 1971), a consisté, en démy­thi­fiant un cha­pitre clé de l’Histoire de l’ouest et donc des Etats-Unis, à ame­ner le spec­ta­teur à regar­der avec sus­pi­cion tous les autres cha­pitres de cette his­toire. Il est évident qu’à tra­vers Cus­ter, c’est le mythe de l’Amérique même qui est repré­senté, le mythe de la conquête de l’Ouest jus­ti­fiée comme répon­dant à la des­ti­née, au devoir de l’homme blanc. Et si la réplique de Cus­ter après l’un de ses exploits san­glants («L’histoire confir­mera la gran­deur et la beauté morale de notre action») s’est avé­rée long­temps exacte, c’est tout sim­ple­ment parce que cette His­toire a été écrite par les hommes blancs qui avaient béné­fi­ciés de ladite action ! »

 Le constat de Penn dans cette épo­pée tragi-comique est acca­blant : de part en part, l’opposition des deux civi­li­sa­tions ne peut mener qu’à l’extermination de l’une au pro­fit de l’annexion sans limites de l’autre : la pureté indienne en accord (de manière autant jus­quau­bou­tiste qu’utopiste) avec les lois uni­ver­selles du Cos­mos se trouve ainsi balayée par la cor­rup­tion blanche por­teuse uni­que­ment de la des­truc­tion et de la néan­ti­sa­tion de l’Autre. A cha­cun de com­prendre que l’esprit expan­sion­niste est à vrai dire le seul res­pon­sable du géno­cide indien. Il convient certes de tem­pé­rer ce constat tra­gique et sans conces­sion avec l’humour constant qui tra­verse le film tout du long : les tri­bu­la­tions pica­resques et gro­tesques de J. Crabb montrent à quel point il n’est pas la dupe des appa­rences et qu’il saura , avec le recul, tirer pro­fit de son ini­tia­tion au monde blanc pré­tendu civi­lisé (comme en témoigne la séquence de la ren­contre de Limo­nade Kid et de Bill Hickok ).
Plu­tôt qu’un wes­tern, décla­rait Arthur Penn, Lit­tle Big Man serait un film sur la guerre de colo­ni­sa­tion, un film qui se situe­rait non sur une fron­tière géo­gra­phique mais sur des limites mou­vantes d’une nation avant tout com­mer­çante. Jack Crabb est moins un per­son­nage de wes­tern qu’un visi­teur de l’Ouest, un indi­vidu qui est entre deux cultures et qui, quoi qu’il arrive, essaie de vivre à l’endroit où il se trouve. Jack Crabb est quelqu’un qui passe tou­jours à côté des choses, qui reste à l’écart des évé­ne­ments défi­ni­tifs. Il faut remar­quer que toute son his­toire part de l’affirmation sui­vante : je suis le seul sur­vi­vant blanc de la bataille de Lit­tle Big Horn, alors que nous savons, nous, qu’il n’y en eut aucun.”

CQFD. En adap­tant avec maes­tria le roman de Tho­mas Ber­ger, Mémoires d’un Visage pâle, Arthur Penn se joue de la tra­di­tion du wes­tern dont il démonte un à un tous les codes en démon­trant le carac­tère de “guerre colo­niale” de la conquête de l’Ouest. Sorti en pleine guerre du Viet­nam, Lit­tle Big Man a été vu comme un film trai­tant indi­rec­te­ment de cette actua­lité. Le com­por­te­ment du Géné­ral Cus­ter (tueur bel­li­ciste de ser­vice contras­tant ô com­bien avec le dis­cours paci­fiste de Peau de la Vieille Hutte) et de ses troupes lors de la bataille de Lit­tle Big Horn en 1876 a été mis en paral­lèle avec l’engagement contesté des Amé­ri­cains au Viet­nam un siècle plus tard. « Cus­ter fit mas­sa­crer les habi­tants d’un vil­lage comme nous mas­sa­crons les habi­tants des vil­lages viet­na­miens » déclare Arthur Penn.
En repen­sant à nou­veaux frais la réelle His­toire des Indiens, Lit­tle Big Man, indé­nia­ble­ment œuvre à la fois contes­ta­taire, vio­lente et huma­niste, montre les limites de la poli­tique étran­gère amé­ri­caine depuis 1945. Une Amé­rique – bien inca­pable de res­pec­ter ses propres valeurs comme l’atteste le cas cri­tique de l’érotomane Mme Pen­drake — qui ne ces­sera jamais, peut-on pen­ser, d’être aux aux prises avec sa propre violence.

Foin de tout idéa­lisme décati et en pied de nez aux bien-pensants, « Voilà toute l’histoire des êtres humains à qui on avait pro­mis des terres où ils pour­raient vivre en paix, qui seraient à eux tant que l’herbe y pous­se­rait, tant que le vent souf­fle­rait et que le ciel serait bleu. » peut conclure la voix-off du vieillard Jack Crabb, ce Can­dide au Far West, à la fin de l’interview qu’il vient de concéder.

fre­de­ric grolleau

Lit­tle Big Man

États-Unis

- 1970

Réa­li­sa­tion : Arthur Penn

Scé­na­rio : Cal­der Willingham

d’après : le roman Lit­tle Big Man, Mémoires d’un visage pâle

de : Tho­mas Berger

Imag e: Harry Strad­ling Jr

Décors : Dean Tavoularis

Mon­tag e: Dede Allen

Musique : John Ham­mond Jr

Producteur(s): Stuart Millar

Pro­duc­tion: Cinema Cen­ter Films, Stockbridge-Hiller Productions

Inter­pré­ta­tion: Dus­tin Hoff­man (Jack Crabb), Faye Duna­way (Mrs Pen­drake), Chief Dan George (Peau de Vieille Hutte), Richard Mul­li­gan (Géné­ral Cus­ter), Kelly Jean Peters (Olga Crabb), Mar­tin Bal­sam (Mr Mer­ri­wea­ther), Jeff Corey (Hickock)

Dis­tri­bu­teur cinéam et édi­teur DVD : Car­lotta Films

Date de sor­tie : 20 juillet 2016

Durée : 2h19

 

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