Pierre Bordage, Laura Vicédo, Marion & Philippe Aureille, Boxing dolls

Les pou­pées qui disent non

Tous les livres de la col­lec­tion « Petite Bulle d’Univers » sont le fruit de la confron­ta­tion de deux uni­vers : l’un plas­tique (ici celui de Laura Vicédo), l’autre lit­té­raire (Pierre Bor­dage) mise en scène par deux gra­phistes. L’histoire (allé­go­rique) déve­lop­pée par Bor­dage en un cycle de quelques jour­nées est animé par le corps étrange de pou­pées et leurs boîtes. Cha­cune rêve — qui sait ? de prendre chair — tan­dis que l’héroïne de l’histoire (Clo) a failli perdre la sienne.
Pour­tant, c’est bien la pou­pée qui gou­verne : mais sans dire laquelle. Quant au nar­ra­teur lui-même, il défi­nit un espace tex­tuel plus de mort (dans sa machi­ne­rie scrip­tu­rale pla­quée sur du vivant) que d’amour. Pas de foudre, de contact ou d’étreinte, rien, juste une « foi­rade » (Beckett) finale qui ne fait que par­ache­ver ce qui a eu lieu avant.

Pas de pro­messe tenue : l’image n’est que l’image. La rela­tion qu’elle sus­cite res­semble à un vide où le désir tré­passe. Ne reste qu’un mutisme puisque l’image n’articule rien qui vaille du vivant mais juste le rem­bour­rage. La pou­pée n’est qu’un écran total où le nar­cis­sisme du voyeur vient cre­ver. Elle n’est que le singe qui fait signe à tra­vers une vio­lence et non un désir que le nar­ra­teur lui-même a croi­sée lors de son périple cata­clys­mique.
La pou­pée n’est plus pour­voyeuse en fan­tasmes ni vrai­ment ensom­meillée dans sa boîte. Sa force réside en cette dérive et ce leurre : n’existe en bout de course que le désir de la machine et non du machin que le voyeur agite en un dia­gramme de la caresse qui ferme la main sur elle-même. Il ne reste rien des amours et des guerres sinon les rouages dans les­quels le voyeur est remixé puis remisé.

Il ne man­gera ni la pomme espé­rée, ni un quel­conque fruit de la connais­sance. La pou­pée enru­ban­née ne drape aucune illu­sion. Il n’y aura que de l’image, du sem­blant, du faire reluire, du polish. Elle rap­pelle au voyeur comme au lec­teur qu’il en sera tou­jours ainsi. Plu­tôt que de har­na­cher de jar­re­telles les pou­pées, Laura Vicédo leur fait por­ter d’étranges culottes. Ces pou­pées ne bou­ge­ront pas les fesses et leur ado­ra­teur non plus.

jean-paul gavard-perret

Pierre Bor­dage, Laura Vicédo, Marion & Phi­lippe Aureille, Boxing dolls, Petite Bulle d’Unibers n° 10, Edi­tions Orga­nic, 2016 — 16,00 €.

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