Cyrus Mahboubian et le charme mystérieux de la campagne anglaise : entretien avec l’artiste.

Par long exer­cice de patience et d’accompagnement de ses « modèles », Cyrus Mah­bou­bian fait jaillir de la pré­ca­rité du quo­ti­dien banal une poé­sie de la vie. Mais ce n’est pas simple et cela contraint de navi­guer en eaux troubles même dans la clarté d’une pis­cine. La femme est sou­vent objet d’un culte éro­tique où l’artiste plus que son « modèle » est en posi­tion de consen­tante « vic­time ».
Le réel jaillit de manière sou­vent mini­ma­liste mais sur­tout inci­sive et pré­gnante. Cyrus Man­hou­bian garde un rôle aussi ambigu qu’astucieux : il n’est pas sans lever des ambi­guï­tés tout en en lais­sant d’autres fer­mées. Chaque pho­to­gra­phie semble une approche, une attente. L’intime prend un sens par­ti­cu­lier en une traque de l’intervalle où tout se joue entre l’artiste et son sujet — femme ou paysage.

Expo­si­tion en cours : 11th Foto­gra­fia Euro­pea pho­to­gra­phy fes­ti­val, Reg­gio Emi­lia, Ita­lie, 6 Mai — 10 Juillet 2016.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Je suis de la nuit. Sou­vent je dors très tard et je fais l’impasse sur le matin. J’aime les matins néan­moins et je fais tou­jours des efforts pour me lever tôt quand je suis à la cam­pagne. Dans la nature, il existe quelque chose de vrai­ment magique chaque jour.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfants ?
Je savais que je vou­lais deve­nir artiste très jeune, donc je peux dire que je les ai réalisés.

A quoi avez-vous renoncé ?
A la sécu­rité d’un tra­vail de bureau afin de pour­suivre mon tra­vail artistique.

D’où venez-vous ?
Je suis né et j’ai grandi à Londres mais toute ma famille est ira­nienne. Ma mère est une artiste et pos­sède un esprit libre et mon père est très ration­nel et pré­cis. Je pense que cette com­bi­nai­son a fait de moi un photographe.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
« Femme en pleurs » de Picasso à la Tate Gal­lery en 1994. Ce fut la pre­mière fois que j’étais conscient de regar­der une œuvre d’art. J’ai été frappé par la femme en larmes et je me sou­viens des lignes et des cou­leurs de Picasso et j’ai pensé « il a fait plus que ce qui était nécessaire ».

Et le pre­mier livre ?
“Les voyages de Gul­li­ver” ont cap­tivé mon ima­gi­na­tion et ils m’ont donné l’envie de voya­ger. J’ai aussi aimé « Le Club des Cinq » d’Enid Bly­ton et toute l’œuvre de Ronald Dahl.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes?
Le sens du temps.

Où travaillez-vous et com­ment ?
Je tra­vaille géné­ra­le­ment dans la cam­pagne car mon pro­ces­sus de créa­tion est inten­tion­nel­le­ment lent. Loin de la ville, il est facile d’oublier le temps. Je pho­to­gra­phie les mêmes per­sonnes pen­dant un très long temps – cela per­met de créer une sorte d’intimité qui trans­pa­raît dans mes pho­to­gra­phies. Je crée mes images de manière sélec­tive, par­fois avec pas plus d’une ou deux prises. Les films que j’utilise ne sont plus fabri­qués à l’heure actuelle : je ne peux donc pas les gaspiller.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A mon artiste favo­rite : Sally Mann. Un jour je trou­ve­rai les mots.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Des choses très dif­fé­rentes sui­vant mon état d’esprit, mais sur­tout de la musique des 60’s et des 70’s : Bob Dylan, Neil Young, Jimi Hen­drix, The Doors, Rol­ling Stones, David Bowie etc. J’aime Prince et, issu des 90’s j’aime REM, Nir­vana, The Red Hot Chili Pep­pers et Oasis. J’apprécie aussi la musique clas­sique et l’opéra ita­lien. En termes de musique nou­velle, je suis un grand fan de Flo­rence + the Machine et Alpines.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Celui auquel je reviens le plus sou­vent est « Les Lettres à un Jeune Poète » de Rai­ner. C’est plein de sagesse.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
La chance d’être artiste est que vous pou­vez être vous-même 24 heures sur 24.  Aussi, et quel que soit mon état d’esprit, je suis tou­jours moi-même.

Quel lieu a valeur de mythe pour vous ?
La cam­pagne anglaise. Je la trouve extrê­me­ment enchan­te­resse. J’aime la poé­sie anglaise et je pense que ces deux élé­ments se com­plètent l’un l’autre à la perfection.

De quels artistes vous sen­tez vous proche ?
En vrac : Sally Mann, Peter Beard, William Blake, Julia Mar­ga­ret Came­ron, Tho­mas Hardy, Bob Dylan, Patti Smith, Ali­son Bignon, Andrei Tar­kovsky et John William Waterhouse.

Quel film vous fait pleu­rer ?
J’ai vu récem­ment un nou­veau docu­men­taire sur Robert Map­ple­thorpe (« Look at the Pic­tures”) et j’ai éprouvé beau­coup d’émotions.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Une autre année en bonne santé.

Que pensez-vous de la phrase de Lacan « L’amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
Cela résonne comme une bataille… Mais c’est presque vrai, l’amour est quelque fois dur.

Et celle de W. Allen “La réponse est oui mais quel était la ques­tion” ?
De nos jours, tout est pla­ni­fié mais nous avons tous besoin de plus de spon­ta­néité dans nos vies.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Ma des­ti­na­tion cultu­relle favo­rite : la Bien­nale de Venise. C’est très ins­pi­rant et j’y ren­contre tou­jours des gens avec qui je reste en contact.

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret, tra­duc­tion de l’anglais assu­rée par lara gavard-perret, pour lelitteraire.com le 8 mai 2016.

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