Entretien 2 avec Diane de Selliers (Editions Diane de Selliers)

Suite de l’entretien avec l’éditrice Diane de Selliers

Lire la pre­mière par­tie de l’entretien.

Votre col­lec­tion de textes lit­té­raires illus­trés par de grands artistes ne com­prend que des œuvres “fon­da­trices”. Com­ment les choisissez-vous ?
Diane de Sel­liers : 
C’est d’abord mon cœur qui parle ! mais il y a aussi des oppor­tu­ni­tés qui sur­gissent, et que je décide de sai­sir — comme lorsque l’on m’a parlé du tra­vail de Bot­ti­celli sur la Divine Comé­die. Outre mes propres décou­vertes et les sug­ges­tions que l’on me sou­met, il faut que les pre­mières réflexions éla­bo­rées autour d’un pro­jet soient sou­te­nues par un élan, un élan qui dise “ce mariage est bon, il peut fonc­tion­ner”. Et à par­tir de là com­mencent les recherches, la mise en place d’un plan de tra­vail… etc.

Parmi les mul­tiples édi­tions et réédi­tions qu’ont connues ces textes, com­ment déterminez-vous celle que vous allez repro­duire ?
Cela dépend, il n’y a pas de règle sys­té­ma­ti­que­ment appli­quée. Mais de toute manière, il est tou­jours pré­cisé sur quelle édi­tion est basé le livre et, s’il y a lieu, on men­tionne éga­le­ment les ajouts, les modi­fi­ca­tions qui ont été appor­tées. Pour citer l’exemple de notre der­nière publi­ca­tion — Les Fleurs du Mal illus­trées par la pein­ture sym­bo­liste et déca­dente — nous avons adopté l’édition qui est la plus recon­nue aujourd’hui, et non celle de 1857, qu’auraient sans doute atten­due les puristes…
Quand il s’agit de tra­duc­tions, nous optons tou­jours pour celle qui nous paraît la plus belle, la plus lit­té­raire, et la plus agréable à lire. Pour Faust, par exemple, nous avons retenu la tra­duc­tion de Gérard de Ner­val. Les puristes alle­mands la contestent, mais Goethe lui-même avait reconnu que l’écrivain fran­çais avait redonné force, esprit et charme à son œuvre… En ce qui concerne La Légende dorée, nous avions le choix entre deux tra­duc­tions faites en 1900, l’une éma­nant d’un abbé lati­ni­sant, cer­tai­ne­ment très fidèle mais qui était à périr d’ennui, l’autre d’un grand écri­vain huma­niste, Teo­dor de Wyzewa, à qui on doit une bio­gra­phie de Mozart encore ven­due aujourd’hui. Sa tra­duc­tion est belle, empreinte de com­pas­sion… c’est donc elle que l’on a rete­nue.
En matière de tra­duc­tion, nos choix se portent tou­jours sur ce qui nous paraît le plus beau, le plus fort et le mieux adapté à l’optique de la col­lec­tion. S’il faut payer des droits à un tra­duc­teur contem­po­rain, nous n’hésitons pas : nous pré­fé­rons cela et être sûrs d’obtenir ce que nous sou­hai­tons plu­tôt que de choi­sir la solu­tion facile du moindre coût.

Étant donné l’importance de l’iconographie dans vos livres, je sup­pose qu’obtenir une qua­lité de repro­duc­tion opti­male doit poser bien des dif­fi­cul­tés ?
C’est en effet un énorme tra­vail ; heu­reu­se­ment, nous tra­vaillons depuis vingt ans avec Richard Médioni, qui n’est pas seule­ment un excellent maquet­tiste mais aussi un véri­table direc­teur artis­tique. Il conçoit et réa­lise chaque livre avec nous, et suit de très près le tra­vail de pho­to­gra­vure. Pen­dant le tirage nous nous relayons tous — lui, mes assis­tants et moi-même — pour qu’il y ait en per­ma­nence quelqu’un de la mai­son chez l’imprimeur, qui ait exac­te­ment dans l’œil le résul­tat escompté. Et au stade même de l’impression, il est encore pos­sible d’améliorer la qua­lité de repro­duc­tion de 10 à 15 %.
De plus, nous sommes très atten­tifs aux papiers, qui sont choi­sis pour chaque livre de façon à ce que le sup­port soit adapté aux oeuvres qui vont être repro­duites. Par exemple, pour les œuvres com­por­tant beau­coup de cou­leurs, nous pré­fé­rons un cou­ché mat, assez épais. Pour les des­sins, nous opte­rons pour des papiers chif­fons. Pour La Divine Comé­die nous avons choisi un papier qui rap­pelle la tex­ture du par­che­min, et pour L’Iliade et L’Odyssée, un autre papier encore, qui nous parais­sait idéal pour ser­vir le tra­vail de Mimmo Pala­dino.
Mais en amont de la fabri­ca­tion, il y a tout le tra­vail de recherche ico­no­gra­phique, que nous pous­sons tou­jours très très loin : nos inves­ti­ga­tions nous mènent, au-delà des musées et des agences, jusque chez les col­lec­tion­neurs… ce tra­vail quasi jour­na­lis­tique nous per­met d’accéder aux sources les plus inédites.
Et je tiens à sou­li­gner que chaque ouvrage est conçu indi­vi­duel­le­ment, de manière à ce qu’il ait sa propre per­son­na­lité et que les options de maquette, de mise en page, d’iconographie… soient vrai­ment adap­tées au sujet qu’il traite et aux œuvres qu’il contient.

L’ampleur des recherches que vous effec­tuez pour chaque livre doit vous obli­ger à éta­blir des plan­nings sur le très long terme ?
En géné­ral, je pré­vois de tra­vailler trois ans en amont de la sor­tie du livre. Mais là encore il faut pro­cé­der au cas par cas… En 2007, j’ai prévu de publier un grand roman japo­nais écrit au Xe siècle, Le Dit du Genji. Quand il sor­tira, il aura demandé sept années de recherches ! les dif­fi­cul­tés qu’il pose sont en effet colos­sales, et l’obstacle lin­guis­tique n’est pas la moindre d’entre elles : tous les docu­ments dont nous dis­po­sons sont écrits en japonais…

Cette année vous publiez Les Fleurs du Mal illus­trées par la pein­ture sym­bo­liste et déca­dente. Quels ont été les déclics qui vous ont conduite à publier ce livre ?
La sug­ges­tion est venue d’Aurélie Car­re­ric, l’une de mes assis­tantes, qui avait tra­vaillé comme ico­no­graphe pour Orient, mille ans de poé­sie et de pein­ture. Elle a étu­dié l’histoire de l’art ; son mémoire de maî­trise por­tait sur Féli­cien Rops, et elle avait très envie que je fasse un livre qui puisse fonc­tion­ner avec les œuvres issues du mou­ve­ment sym­bo­liste et déca­dent. Je n’avais jamais songé à un tel pro­jet aupa­ra­vant, mais la pers­pec­tive m’intéressait. De dis­cus­sions en dis­cus­sions, l’idée a fait son che­min… puis j’apprends qu’en 2007, on célé­brera le 150e anni­ver­saire de la publi­ca­tion des Fleurs du Mal. Ça a été le déclic : puisque 2007 sera une année anni­ver­saire, nous allons faire quelque chose avec deux ans d’avance — pour­quoi pas, jus­te­ment, une édi­tion des Fleurs du Mal illus­trée par les peintres sym­bo­listes et déca­dents ? Dès que j’ai pro­posé l’idée à Auré­lie, elle s’est enthou­sias­mée et nous avons tout de suite com­mencé à tra­vailler sur ce pro­jet. Quant au titre, il a été choisi après coup ; nous avons pré­féré “la pein­ture sym­bo­liste et déca­dente” à “peintres sym­bo­listes et déca­dents”, qui nous sem­blait plus res­tric­tif : il y a en effet dans le livre beau­coup d’artistes qui ne sont pas géné­ra­le­ment recon­nus comme “sym­bo­listes et déca­dents” mais dont cer­taines oeuvres au moins se rat­tachent à cette esthé­tique. Nous avons même glissé quelques toiles de Goya, qui est bien anté­rieur à Bau­de­laire, mais que l’on peut consi­dé­rer comme le pré­cur­seur de ces uni­vers glauques, sou­ter­rains, dont les artistes fin de siècle vont nour­rir leurs œuvres.

Publier Les Fleurs du Mal deux ans avant les célé­bra­tions offi­cielles, c’est une aven­ture, une prise de risque sur le plan stra­té­gique ?
Ni l’un ni l’autre : je suis hors mode, et je tiens à le res­ter ! Si je sors Les Fleurs du Mal aujourd’hui, c’est parce que j’en ai l’opportunité ! De plus, je trouve que cette publi­ca­tion s’inscrit par­fai­te­ment dans le rythme géné­ral de la col­lec­tion. Ce qui ne m’empêche pas de pré­pa­rer une sur­prise pour 2007 — dont bien sûr je ne dirai rien !

Vous par­lez d’une “sur­prise pour 2007″, vous avez tout à l’heure évo­qué des publi­ca­tions en marge de votre col­lec­tion de grands textes illus­trés… Sans rien dévoi­ler de ce que vous sou­hai­tez gar­der secret, y a-t-il quelque pro­jet édi­to­rial dont vous rêvez et dont vous pou­vez dire un mot ?
Il y en a plu­sieurs, et ce sont tous des pro­jets com­plè­te­ment déli­rants. Par exemple, je rêve de réa­li­ser une édi­tion des Mille et Une Nuits — mais c’est une entre­prise encore plus colos­sale que Le Dit du Genji : tel que nous l’imaginons aujourd’hui, l’ouvrage final avoi­si­nera les 2000 pages ! cela demande donc mûre réflexion. Je vou­drais aussi publier le Ramayana, un des textes fon­da­teurs de l’Inde — je pré­vois de com­men­cer à tra­vailler sur cela dès que Le Dit du Genji sera sorti. C’est aussi un pro­jet très très ambi­tieux…
En dehors de cela, j’aimerais tra­vailler davan­tage avec des artistes contem­po­rains — et pas for­cé­ment dans le cadre de notre col­lec­tion phare, comme je l’ai fait avec Gérard Garouste et Mimmo Pala­dino. Je suis d’ailleurs enga­gée sur des pro­jets d’édition avec deux ou trois artistes, mais il me faut bien réflé­chir à la forme sous laquelle je vais les publier et au moment le plus oppor­tun pour sor­tir ces livres, qui devront trou­ver leur place aux côtés du seul titre que, pour l’heure, nous édi­tons chaque année — avec une telle pro­duc­tion, je ne peux pas me per­mettre un échec en librai­rie. Or il faut savoir que les artistes contem­po­rains ren­contrent très dif­fi­ci­le­ment leur public — d’autant que notre lec­to­rat est essen­tiel­le­ment consti­tué de per­sonnes aux goûts très clas­siques, qui achètent nos livres dans une optique patri­mo­niale. Vendre des livres d’artistes contem­po­rains en grande dif­fu­sion, hors du cadre de la biblio­phi­lie, est extrê­me­ment déli­cat.
Il y a aussi quelques textes d’aujourd’hui qui me bou­le­versent pro­fon­dé­ment — mais je ne suis pas encore prête à les publier : je dois ima­gi­ner pour eux un nou­veau concept édi­to­rial sus­cep­tible de les accueillir.
Mais quels que soient les pro­jets qui se concré­ti­se­ront à l’avenir, je tiens à pré­ci­ser que je ne fais pas des livres dans le seul but de me faire plai­sir… je cherche tou­jours à répondre à une demande — même infor­mu­lée — de la part des lec­teurs, que j’essaie de rejoindre à tra­vers des textes et des œuvres qui me paraissent impor­tants et grands. C’est ce souci d’aller vers les lec­teurs qui m’incite à main­te­nir mes publi­ca­tions dans le cadre de la grande dif­fu­sion. Ce sont des ouvrages de librai­rie, des­ti­nés au grand public, et non des livres de biblio­phile, j’insiste là-dessus : nos tirages sont au mini­mum de 4 000 exem­plaires, et les livres sont dis­tri­bués en librai­rie, non dans les réseaux spé­cia­li­sés de la bibliophilie.

Êtes-vous biblio­phile ?
Non, je ne suis pas biblio­phile en ce sens que je ne col­lec­tionne pas de livres rares ; d’autant qu’en prin­cipe, on ouvre rare­ment ce genre de livres… or je suis atti­rée par la lit­té­ra­ture avant tout ; ce que j’aime dans un livre, c’est son contenu — et j’aime que le livre vive, qu’il soit lu, mani­pulé ! j’ai donc ten­dance à pré­fé­rer les reliures modernes, les ouvrages qui res­pirent… Cela dit, c’est tou­jours un bon­heur immense pour moi que de mani­pu­ler les manus­crits et les livres rares que je suis ame­née à consul­ter dans le cadre de mes recherches. Par exemple, me retrou­ver à la biblio­thèque du Vati­can entou­rée des plus vieux manus­crits — une géo­gra­phie de Pto­lé­mée, la plus vieille bible du monde… — pou­voir prendre entre mes mains les par­che­mins de Bot­ti­celli, ou encore consul­ter à la biblio­thèque Riche­lieu un manus­crit du Moyen Âge, ce sont des moments uniques dans la vie ! et sans être biblio­phile, je com­prends par­fai­te­ment qu’on puisse l’être, et com­bien cette pas­sion peut être intense…

Les Fleurs du Mal illus­trées par la pein­ture sym­bo­liste et déca­dente

Des­crip­tif de l’ouvrage
472 pages en cou­leurs au for­mat 24,5 x 33 cm, en un volume relié pleine toile sous cof­fret de luxe illus­tré. Titres et empreinte de la cou­ver­ture aux fers à dorer.
185 illus­tra­tions en cou­leurs :
Pein­tures, litho­gra­phies, aqua­relles, pas­tels, des­sins de 86 artistes de la seconde moi­tié du XIXe siècle.
Pré­face de l’historien d’art Jean-David Jumeau-Lafond.
En fin de volume :
- Chro­no­lo­gie de la vie de Bau­de­laire et de son époque
– Bbio­gra­phies concises des 86 artistes pré­sents dans l’ouvrage écrites par Auré­lie Carréric.

Prix de lan­ce­ment jusqu’au 31 jan­vier 2006 : 190 €. Prix défi­ni­tif : 230 €.

Pour une des­crip­tion et une pré­sen­ta­tion détaillées des ouvrages au cata­logue, rendez-vous sur le site des édi­tions Diane de Sel­liers. On y navigue aisé­ment, la consul­ta­tion en est fort agréable et, de plus, vous pou­vez ache­ter direc­te­ment en ligne le livre de votre choix.

   
 

Pro­pos recueillis par isa­belle roche le 28 sep­tembre 2005 dans le bureau de l’éditrice
20, rue d’Anjou
75008 Paris
Tel : 01 42 68 09 00

 
     

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