Eric Laurrent, Renaissance italienne

Est-ce bien jus­ti­fié d’en réfé­rer à la Renais­sance ita­lienne pour inti­tu­ler un roman de style rococo ?

Le livre chou­chou des pages gla­cées des maga­zines élé­gants de ce prin­temps sent le ren­fermé. Même si comme d’autres de sa géné­ra­tion Éric Laurrent aime à nous rela­ter par le menu détail ses joies et ses peines, de cul et de cœur, ses draps exhalent la naph­ta­line.
Pour ma démons­tra­tion, en trois temps, je m’appuierai sur Phi­lip Roth qui, tout clas­sique qu’il soit en train de deve­nir, est assu­ré­ment un grand écri­vain contem­po­rain. Ce n’est peut-être pas très cha­ri­table (plu­tôt même injus­te­ment sévère ?), mais voilà : il ne faut pas jouer les snobs quand on n’est pas dans le coup.

Commen­çons par être méchant : il y a dans J’ai épousé un com­mu­niste un pas­sage ado­rable où un jeune couple se moque d’un écri­vain de lit­té­ra­ture à l’eau de rose, dont un ouvrage décrit la pas­sion entre Abé­lard et Héloïse ; il faut lire toute la scène mais m’avait mar­qué le fou rire des deux per­son­nages devant il lui détailla patiem­ment son inter­pré­ta­tion ration­nelle du dogme tri­ni­taire, après quoi il la prit comme une femme, pour la onzième fois.
Je dois avouer qu’à plu­sieurs reprises Renais­sance ita­lienne m’a rap­pelé ces pages, depuis la des­crip­tion des moments pas­sés à écou­ter Die­trich Bux­te­hude, dans-la-voiture-arrêtée-face-à-la-campagne-toscane-au-coucher-du-soleil, au fati­dique elle m’implora de la prendre de l’avant-dernier para­graphe (lire éga­le­ment le der­nier qui com­mence par Nous nous unîmes pen­dant toute la nuit, demeu­rant ser­rés dans les bras l’un de l’autre entre chaque coït, comme si nos corps ne pou­vaient se sépa­rer (…)).

Permettez-moi main­te­nant d’être, un petit ins­tant, un peu savant : une des pierres angu­laires de l’œuvre de Roth réside dans la démons­tra­tion qu’il n’y a pas de réa­lité, mais que de la fic­tion. Pour faire simple, un évé­ne­ment n’existe pas tant qu’il n’est pas raconté. C’est si pro­di­gieu­se­ment illus­tré dans la série des Zucker­man, dont les pre­miers opus datent main­te­nant d’il y a plus de vingt ans, qu’on est quand même un peu consterné par la fadeur des pages de Renais­sance ita­lienne sur ce thème des rap­ports entre fic­tion et réa­lité : le roman­cier que j’étais devenu avait méta­mor­phosé, remo­delé, voire fabri­qué pour une bonne part l’être que j’avais été (…).

Soyons grave enfin. Dans Du côté de Port­noy et autres essais, Roth allume un cer­tain Her­bert Gold en com­pa­rant son style à celui de Saul Bel­low, lui repro­chant de ne pas uti­li­ser la langue au ser­vice du récit mais d’opérer une régres­sion au ser­vice de l’ego. Le déca­lage qu’offre Renais­sance ita­lienne entre la sophis­ti­ca­tion de la langue et la tri­via­lité de cer­taines situa­tions ne m’a pas séduit. En reven­di­quant de faire en sorte que la propre langue mater­nelle (des locu­teurs du fran­çais) leur appa­raisse sou­dain comme un langue étran­gère, je crains plu­tôt que Laurrent ne jus­ti­fie sa com­plai­sance à culti­ver une langue dif­fi­cile, non pas tant pour la lon­gueur des phrases qui plai­ront ou déplai­ront, mais qui, pour reprendre Roth, servent indé­nia­ble­ment le récit, que par l’exhibition de mots rares, et que ne légi­time pas tou­jours une exi­gence de précision.

Deux exemples, un facile, un mali­cieux :
– le nar­ra­teur est lors d’une soi­rée saoul et dro­gué : son élo­cu­tion est alors sou­mise à des phé­no­mènes pho­né­tiques aussi divers (et aussi pro­blé­ma­tiques pour la com­pré­hen­sion) que la syna­lèphe, l’apocope, l’aphérèse, l’haplologie, la contre­crase, la para­goge, le contre­pet ou l’anagramme (…)
– le nar­ra­teur fan­tasme sur les petites culottes de son amie qui sèchent au soleil, petites pièces de den­telles blanches, noires ou roses que ren­daient presque éblouis­santes les rayons du soleil ascen­dant et qui, ali­gnées les unes à côté des autres, se balan­çaient de conserve sous la brise dans une manière de french can­can d’inspiration mi-fantastique, mi-érotique, car sem­blant exé­cuté par une troupe de dan­seuses aériennes et invi­sibles qui eussent échangé le tra­di­tion­nel suaire des fan­tômes pour un simple sous-vêtement, affrio­lant de sur­croît.
Jusqu’ici, tout va bien. Hélas, l’effet de ce tableau sur le nar­ra­teur est de le por­ter à un éré­thisme violent, (…) lequel éré­thisme ne retomba plus de toute la jour­née. Je vous invite à véri­fier dans le dic­tion­naire le sens exact d’éréthisme, en sou­rire, et consta­ter avec moi qu’il y avait meilleure pioche, non ?
Si nous rap­pe­lons en outre que cette scène démarre par Un matin, tan­dis que, étendu sur une chaise longue, j’attendais en écou­tant le motet Salve flos, Tusce gen­tis de Guillaume Dufay que Yalda eût achevé de s’apprêter, bada­bam ! nous voilà reve­nus au pre­mier para­graphe de cette critique.

Aussi je demande : le (facile) double sens que consti­tue le titre justifiait-il de prendre la Renais­sance ita­lienne comme toile de fond d’un ouvrage au style rococo ?

g. menan­teau

   
 

Eric Laurrent, Renais­sance ita­lienne, Edi­tions de Minuit, 2008, 158 p. — 14,00 €.

 
   

Leave a Comment

Filed under On jette !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>