Guillaume Payen, Martin Heidegger. Catholicisme, révolution, nazisme

Heideg­ger l’Apostat

Ecrire une bio­gra­phie d’un phi­lo­sophe en ana­ly­sant sa pen­sée tout en res­tant com­pré­hen­sible pour les ama­teurs d’histoire est un défi, sur­tout avec une phi­lo­so­phie comme celle d’Heidegger dont l’accès n’est pas des plus faciles… Guillaume Payen y parvient-il dans le monu­men­tal tra­vail qu’il signe chez Per­rin ? La lon­gueur de l’étude (près de 700 pages) comme le sujet peuvent rebu­ter le plus décidé des lec­teurs. Pour ma part, étant his­to­rien et non phi­lo­sophe, je l’ai ouvert avec angoisse…
Affir­mer que le livre se lit comme un roman serait bien sûr exces­sif, cer­tains pas­sages étant quand même ardus… Pour­tant, ce serait une grave erreur que de s’arrêter sur ce point. Cette bio­gra­phie très bien écrite est en fait pas­sion­nante et appren­dra beau­coup sur ce per­son­nage et sur son époque.

Comme le sous-titre l’indique, la pro­blé­ma­tique de l’auteur repose sur le che­min qui mena ce jeune et brillant Alle­mand, issu d’un milieu modeste, impré­gné d’un catho­li­cisme fervent, à renier sa foi pour deve­nir un pour­fen­deur acharné de l’Eglise catho­lique et à adhé­rer au nazisme, ce néo-paganisme haïs­sant le chris­tia­nisme. Com­ment expli­quer une telle apos­ta­sie ?
Issu d’un catho­li­cisme conser­va­teur et hos­tile à la moder­nité athée, le brillant jeune homme est des­tiné à la prê­trise avant d’abandonner cette voie toute tra­cée pour embras­ser la car­rière d’universitaire à laquelle il rêve. « Deve­nir un mon­sieur », voilà son objec­tif.  Phi­lo­sophe anti­mo­derne, il rompt avec son monde afin de déve­lop­per une pen­sée « auto­nome et assu­mée », per­suadé de sa supé­rio­rité et de son des­tin. La rup­ture est accé­lé­rée par sa ren­contre avec Elfride Petri, sa future femme, qui lui fait décou­vrir le pro­tes­tan­tisme et favo­ri­sera son pas­sage au nazisme. La guerre et ses ravages jouent de leur côté, comme chez tant d’autres, un rôle déter­mi­nant dans sa pensée.

Les rela­tions avec le nazisme occupent une très grande place dans l’ouvrage. Sans mora­lisme de mau­vais aloi, Guillaume Payen explique en détails ce qui attire Hei­deg­ger, piètre poli­tique, dans cette idéo­lo­gie : « un moyen de faire table rase de la culture alle­mande moderne et de sa médio­crité. » Le phi­lo­sophe se rêve alors en idéo­logue du NSDAP dont il pour­rait modi­fier l’esprit. On com­prend alors très bien l’influence de la pen­sée pro­tes­tante dans sa pen­sée, sa fas­ci­na­tion pour la phi­lo­so­phie grecque, quin­tes­sence de la pureté, salie par les juifs et les catho­liques que Hei­deg­ger, comme Rosen­berg, asso­cie dans une iden­tique haine.
Le livre confirme avec clarté l’antichristianisme des nazis direc­te­ment relié à leur anti­sé­mi­tisme, mais aussi le carac­tère de reli­gion sécu­ra­li­sée du national-socialisme. Hei­deg­ger, en réa­lité, conserva cette influence de la reli­gio­sité de sa jeu­nesse même quand il cher­cha à l’éradiquer.

On achève la lec­ture pro­fon­dé­ment trou­blé par un tel par­cours mais en même temps cette bio­gra­phie apporte de nom­breuses réponses aux pro­blé­ma­tiques de cette époque. A tra­vers l’itinéraire de Hei­deg­ger, on peut lire l’histoire de bien des Euro­péens, certes d’un niveau bien plus modeste que le Maître de Fri­bourg mais qui se per­dirent eux aussi dans les ténèbres de leur temps.

 fre­de­ric le moal 

Guillaume Payen, Mar­tin Hei­deg­ger. Catho­li­cisme, révo­lu­tion, nazisme, Paris, Per­rin, jan­vier 2015, 678 p. — 27,00 €.

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