Entretien avec Aliette Armel (Le Disparu de Salonique)

A l’occasion de la sor­tie de son der­nier roman, Le Dis­paru de Salo­nique, lelittéraire.com a ren­con­tré Aliette Armel

À l’occasion de la sor­tie de son der­nier roman, Le Dis­paru de Salo­niquepublié aux édi­tions Le Pas­sagelelittéraire.com a ren­con­tré Aliette Armel, écri­vain et cri­tique au Maga­zine Lit­té­raire. Une ren­contre par une belle après-midi prin­ta­nière, sous le cha­leu­reux soleil du Tro­pique… une librai­rie dans le XIVe arron­dis­se­ment, à Paris, où l’auteur dédi­ca­çait ce jour-là son der­nier opus.

 

Com­ment vous est venue l’idée d’écrire un roman se dérou­lant durant la guerre de Salo­nique ?
Aliette Armel :
Tout comme la mère du per­son­nage prin­ci­pal, j’ai plongé la main dans une armoire, et j’ai trouvé les pho­tos… Je vidais avec mon père sa mai­son bre­tonne avant qu’elle ne soit ven­due, et j’ai décou­vert au fond d’un meuble les pho­to­gra­phies prises par mon grand-père pen­dant la cam­pagne de Salo­nique, durant la Pre­mière Guerre Mon­diale. Il les avait don­nées à ma mère, mais tout le monde en avait oublié l’existence. Elles ont res­surgi après avoir dis­paru, exac­te­ment comme dans le livre. Elles n’étaient accom­pa­gnées d’aucun écrit. Il y avait uni­que­ment l’indication au crayon des noms de lieux, der­rière les images. J’ai donc pu recons­ti­tuer le tra­jet lors d’un séjour en Macé­doine. J’ai très bien connu mon grand-père, mais il ne par­lait jamais de cette période de sa vie. On savait seule­ment qu’il avait fait cette guerre à Salo­nique : ce n’était pas un secret de famille. Mais il n’en disait pas plus. Il m’a donc fallu ima­gi­ner toute l’histoire : de nom­breux faits dans ce roman sont com­plè­te­ment inven­tés. Je me suis notam­ment appuyée sur les récits d’autres sol­dats qui se sont retrou­vés dans ces mêmes lieux. Et les pho­tos lais­sées par mon grand-père par­laient d’elles-mêmes. Pour la par­tie bre­tonne du livre, je me suis essen­tiel­le­ment ins­pi­rée de sou­ve­nirs de famille. En revanche, ce qui s’est avéré très com­pli­qué, ça a été non seule­ment de me mettre dans la peau de ce grand-père que j’avais vrai­ment connu, mais aussi de m’autoriser à en faire un per­son­nage à part entière. Il m’a fallu acqué­rir une vraie liberté pour pla­cer le per­son­nage dans des situa­tions que mon grand-père n’avait pas connues, pour le faire agir comme je pense qu’il n’aurait pas for­cé­ment agi… bref, pour en faire un vrai personnage.

 

Vous êtes his­to­rienne de for­ma­tion, com­ment se sont dérou­lées vos recherches ?
La dif­fé­rence avec une bio­gra­phie comme celle de Michel Lei­ris1 que j’ai écrite autre­fois, c’est qu’ici je n’ai abso­lu­ment pas eu besoin d’être exhaus­tive, ni d’une exac­ti­tude totale. Par exemple, la pré­sence d’un appa­reil de radio­lo­gie à Flo­rina en 1917 est plau­sible, mais abso­lu­ment pas cer­taine. Il exis­tait à l’époque des appa­reils de radio­lo­gie et l’histoire de Marie Curie qui se pro­mène sur le front avec un camion équipé de maté­riel radio­lo­gique est exacte, je ne pou­vais bien évi­dem­ment pas l’inventer. Mais est-ce que ces appa­reils sont effec­ti­ve­ment arri­vés jusqu’en Macé­doine ? Là, le doute est per­mis. Une his­to­rienne qui a écrit une thèse sur la guerre dans cette région n’a pas pu répondre à cette ques­tion. On pos­sède peu d’indications sur cette région à cette période. On peut donc se per­mettre une cer­taine liberté. 

 

Com­bien de temps vous ont pris l’écriture et la recherche his­to­rique ?
J’ai mis à peu près deux ans tout en tra­vaillant par ailleurs à plein temps. La recherche s’est à la fois dérou­lée avant et pen­dant l’écriture. J’ai com­mencé mes recherches en biblio­thèque, puis j’ai passé deux semaines en Macé­doine, et l’écriture a com­mencé l’été sui­vant. Même pen­dant l’écriture, je ne m’interdis pas de reve­nir aux sources sur des sujets pré­cis. Cela a été le cas, par exemple, pour l’appareil de radio­lo­gie. Lorsque je décris quelqu’un qui effec­tue un geste de la vie quo­ti­dienne, j’ai besoin par­fois de véri­fier com­ment cette opé­ra­tion simple se dérou­lait à l’époque pour ne pas tom­ber dans l’anachronisme (par exemple à Flo­rina, en 1917, com­ment s’éclairait-on ?) Mais pen­dant la période d’écriture, j’essaye d’éviter de trop replon­ger dans les sources, de retour­ner à la Biblio­thèque natio­nale : je me contente des notes que j’ai déjà amas­sées. Autre­ment ça n’en finit pas…

 

Le Dis­paru de Salo­nique contient les pho­tos prises par votre grand-père, ce qui est plu­tôt rare pour un roman. Com­ment vous est venue cette idée ?
Depuis le départ, je sou­hai­tais inclure les pho­tos de mon grand-père dans le récit, mais je pen­sais que les édi­teurs allaient recu­ler, pen­sant l’opération com­plexe. Or l’éditrice dont j’ai eu la chance de faire la connais­sance, Marike Gau­thier, vient du livre d’art, et pour elle, cette liai­son entre texte et image est par­fai­te­ment natu­relle. En lisant mon manus­crit et en voyant les pho­to­gra­phies elle a pensé aux livres de W. G. Sebald, un écri­vain alle­mand mort en 2001 et qui inté­grait des pho­to­gra­phies dans ces livres, comme un élé­ment du texte. Depuis de longues années, j’écris des articles sur les livres de Sebald. L’intuition de Marike Gau­thier était donc par­ti­cu­liè­re­ment juste ! Je pos­sé­dais uni­que­ment des tirages d’époque, par­fois presque de la taille d’un timbre poste. Mais grâce au talent de Yann Briand et Bar­thé­lémy Cha­pe­let, aux édi­tions du Pas­sage, on est arrivé à un résul­tat très satis­fai­sant. Main­te­nant, le texte ne pour­rait plus exis­ter de la même manière sans les images. Elles donnent une autre réso­nance au texte, tout en res­tant suf­fi­sam­ment dis­crètes pour ne pas empê­cher le lec­teur de don­ner libre cours à son imaginaire.

 

Et écrire au mas­cu­lin ne vous a-t-il pas posé trop de dif­fi­cul­tés ?
Cela ne m’a pas posé fran­che­ment de pro­blèmes. Mais j’attendais avec un peu d’appréhension l’impression des pre­miers lec­teurs mas­cu­lins du manus­crit. Ils m’ont ras­su­rée : c’est vrai­ment un homme qui parle ! La pre­mière libraire qui a eu les épreuves entre les mains a com­mencé sa lec­ture sans avoir la pho­to­co­pie de la page de titre et elle a cru… qu’il s’agissait des car­nets d’un sol­dat, André Le Coz. Puis elle s’est aper­çue que l’auteur était une femme dont elle connais­sait le pré­cé­dent livre, Le Voyage de Bil­qîs, où une nar­ra­trice fémi­nine racon­tait l’histoire de la reine de Saba. À pro­pos du Voyage de Bil­qîs, on m’avait sou­vent dit que c’était vrai­ment un livre de femmes ! Je tra­vaille beau­coup par impré­gna­tion : dans les livres — les docu­ments, les romans -, mais aussi dans les lieux — en y allant, en regar­dant des pho­to­gra­phies -, et dans les trans­po­si­tions répu­tées justes, ciné­ma­to­gra­phiques en par­ti­cu­lier. J’aime choi­sir un visage pour cha­cun de mes per­son­nages sur un tableau ou dans un film, leur don­ner une voix que je garde dans l’oreille. Je me mets dans leur peau, je vis les situa­tions, et ensuite je les res­ti­tue. J’ai par­fois vrai­ment l’impression d’avoir vécu à Salo­nique en 1915 ou à Pleumeur-Bodou à la fin du XIXe siècle. Par­fois, Je n’écris que des choses que j’ai vues, éprou­vées, sen­ties, même si c’est dans une forme d’imaginaire. C’est pour ça que j’ai besoin d’aller sur les lieux où je situe mes his­toires : pour essayer d’éprouver les choses telles qu’elles ont été ou telles qu’elles sont. Je suis per­sua­dée que les évé­ne­ments laissent des traces dans le pay­sage, là où ils se sont dérou­lés même quand tout a été détruit : la Macé­doine est une région qui se prête remar­qua­ble­ment à ce genre d’exercice.

 

Le Dis­paru de Salo­nique parle de l’homme face à la guerre, et pour­tant la tona­lité de l’ensemble du roman est plu­tôt opti­miste.
Oui, il ne s’agit pas d’un livre triste. C’est l’histoire de quelqu’un qui rentre de la guerre et ne sup­porte pas l’idée de sur­vivre : pour­quoi moi et pas les autres ? J’ai grandi dans l’atmosphère de l’après-Seconde Guerre Mon­diale et j’ai été très vite ame­née à me poser ces ques­tions : com­ment peut-on vivre dans la guerre ? Ce sont les ques­tions que j’ai pla­cées dans la bouche du petit-fils du per­son­nage prin­ci­pal. Je n’ai jamais pu les abor­der en famille : mon grand-père, mon père (résis­tant dans la Seconde Guerre Mon­diale) n’ont jamais parlé de leur guerre. C’est sans doute pour ça que j’ai écrit cette his­toire. À tra­vers ce roman j’ai voulu rendre compte du XXe siècle comme d’un siècle mar­qué par la guerre, mais j’ai voulu aussi mon­trer qu’il y a une vie non seule­ment après mais pen­dant la guerre. Lorsque la mort est ainsi constam­ment pré­sente, il est plus néces­saire que jamais de déployer son éner­gie pour faire en sorte que la vie soit la plus forte, tant qu’on le peut.

 

Plu­sieurs his­toires s’entremêlent dans Le Dis­paru de Salo­nique, il en est de même dans votre pré­cé­dent roman Le Voyage de Bil­qîs2
C’est une constante de notre exis­tence. Nous sommes por­teurs de plu­sieurs his­toires qui s’entremêlent en per­ma­nence, et qui viennent d’au-delà notre nais­sance. Dans Le Dis­paru de Salo­nique, le nar­ra­teur raconte son his­toire en 1957, au moment de la guerre d’Algérie, mais il est amené à évo­quer son enfance et avant elle, celle de ses parents, dans la Bre­tagne du XIXe siècle. Lorsqu’on veut racon­ter quelque chose, même une his­toire simple, on se trouve tou­jours confronté à la même ques­tion : où est-ce que ça com­mence ? Où est le début ? On cherche tou­jours à remon­ter dans le temps. Et sou­vent les idées, les sen­sa­tions, les sou­ve­nirs se mêlent au pré­sent dans une simul­ta­néité très dif­fi­cile à rendre de manière linéaire. Quand Piero della Fran­cesca peint l’histoire de la reine de Saba, il vit au Yémen et en Israël, au IXe siècle avant J.C., mais aussi au pré­sent de sa propre his­toire, au XVe siècle en Ita­lie. C’est dans cette double tem­po­ra­lité que le roman progresse.

 

Le Dis­paru de Salo­nique est plus facile d’accès que Le Voyage de Bil­qîs. Est-ce volon­taire ?
C’est une réflexion que l’on m’a déjà faite. C’est sans doute dû à la matière du livre qui induit la forme de l’écriture : Le Voyage de Bil­qîs était plu­tôt un conte. Le Dis­paru de Salo­nique est plus tourné vers le roma­nesque et le récit per­son­nel. J’ai tou­jours ten­dance à aller vers l’épure, vers la sim­pli­cité et à être acces­sible au plus grand nombre. Par exemple, mon pre­mier essai sur Mar­gue­rite Duras3 a vrai­ment tran­ché avec ce qui se fai­sait à l’époque sur cet auteur réputé dif­fi­cile : il était grand public et n’utilisait pas de lan­gage uni­ver­si­taire ou psy­cha­na­ly­tique. Et il s’intéressait à un aspect de l’œuvre qui, en 1990, n’avait fait l’objet d’aucune étude : son rap­port à l’autobiographie.

 

Vous avez écrit sur Mar­gue­rite Duras et Michel Lei­ris, qu’est-ce qui vous a atti­rée chez ces auteurs et quels sont vos points com­muns avec eux ?
J’ai beau­coup de centres d’intérêt en com­mun avec ces auteurs, mais au niveau de la forme, j’écris de manière très dif­fé­rente. Je n’ai pas vrai­ment de modèle en lit­té­ra­ture et je ne suis pas for­cé­ment tou­chée par des textes qui res­semblent aux miens, mais plu­tôt par la sin­cé­rité du fond. C’est leur rap­port à l’autobiographie qui m’a d’abord entraî­née vers Duras et Lei­ris. Per­son­nel­le­ment, je ne pra­tique aucune forme d’écriture auto­bio­gra­phique. Je ne tiens pas de jour­nal. Je ne veux pas mettre en cause des per­sonnes autour de moi, et prendre la parole en mon propre nom m’a tou­jours paru très dif­fi­cile. Le beau risque de la parole sur soi ! J’admire beau­coup ceux qui par­viennent à le faire, mais je n’arrive pas à fran­chir ce pas pour l’instant, même si cer­tains de mes amis écri­vains m’encouragent dans ce sens. J’ai fait une “bio-fiction” avec le per­son­nage de mon grand-père mais j’ai gardé une écri­ture très dis­tan­ciée. Cela me per­met de ne pas tom­ber dans le pathos : c’est l’au-delà de la plainte qui m’intéresse.

 

1 — Michel Lei­ris, Fayard, sep­tembre 1997, 746 p. — 28,74 €.
2 — Le Voyage de Bil­qîs, Autre­ment, jan­vier 2002, 193 p. — 14,20 €.
3 — Mar­gue­ritte Duras et l’autobiographie, Le Cas­tor Astral, mai 1991, 168 p. — 14,25 €.

   
 

Pro­pos recueillis par Anne-Louise de Rohan et Charles Dupire le 19 mars 2005, à la librai­rie Tro­pique — 75014 Paris.

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