Entretien avec M. Gauthier et Y. Briand (éditions Le passage)

Le 26 jan­vier der­nier, les édi­tions Le Pas­sage fêtaient trois années d’existence. Petit bilan en com­pa­gnie de M. Gau­thier et Y. Briand

Il y a quelques mois, Fré­dé­ric Grol­leau bra­vait les pavés du Pas­sage du Che­val Blanc et ses mul­tiples cours adja­centes — de quoi s’égarer maintes fois, entre la Cour d’avril et les autres, ris­quant l’escalier A alors qu’il faut opter pour le B — pour nous faire décou­vrir les édi­tions Le Pas­sage. Le 26 jan­vier der­nier, Le Pas­sage fêtait ses trois ans d’existence. Trois années riches, foi­son­nantes, au cours des­quelles s’est déve­loppé un véri­table “esprit mai­son” fort de ses sin­gu­la­ri­tés, que l’on sent à l’œuvre dès la consul­ta­tion du cata­logue et qui a per­mis au Pas­sage de se frayer un beau che­min dans l’univers édi­to­rial — pavés de bons livres, comme en témoignent les récentes récom­penses recueillies en 2004 par cer­tains d’entre eux…
Mal­gré un emploi du temps très serré, Marike Gau­thier a bien voulu nous rece­voir et nous expo­ser de vive voix le bilan de ces trois années écou­lées. Invité à nous rejoindre, Yann Briand dut hélas aban­don­ner la par­tie à peine ins­tallé, happé par ses devoirs d’éditeur…

 

Quel bilan tirez-vous de ces trois années d’existence ?
Marike Gau­thier :
Lorsque nous avons créé Le Pas­sage, nous avions envie de publier des livres d’art, et aussi des œuvres de fic­tion, de la lit­té­ra­ture — notam­ment des polars. Et aujourd’hui, nous conti­nuons dans cette direc­tion, à cela près que nous avons décidé de reca­drer un peu nos ambi­tions en matière de beaux livres — leur fabri­ca­tion repré­sente des risques trop impor­tants pour que notre mai­son soit seule à les assu­mer. Nous ne publions désor­mais de livres d’art qu’en par­te­na­riat, avec des musées, des ins­ti­tu­tions, ou des entre­prises pri­vées. La prise de risque est ainsi par­ta­gée. Nos bonnes réso­lu­tions sont d’ailleurs déjà appli­quées : nous avons publié fin 2004 deux ouvrages d’art en par­te­na­riat ; Le Cas du sac avec le musée des Arts déco­ra­tifs et la société Her­mès, et L’Atlas des plans de Paris avec la Biblio­thèque natio­nale, Paris Biblio­thèques, et l’APUR — l’Atelier pari­sien d’urbanisme. Grâce au prin­cipe du par­te­na­riat, nos charges de fabri­ca­tion sont allé­gées, et les ins­ti­tu­tions qui tra­vaillent avec nous béné­fi­cient de notre struc­ture édi­to­riale pour com­mer­cia­li­ser des ouvrages de qua­lité qu’à elles seules elles ne pour­raient lan­cer dans le cir­cuit des librai­ries.
Et nous avons un autre motif de satis­fac­tion ; quatre de nos livres ont été récom­pen­sés en 2004 : La Dor­meuse de Naples, d’Adrien Goetz, a reçu le prix des Deux-Magots et le Roger-Nimier, L’Anonyme, de Bal­zac, a obtenu le prix Char­tier, Rrose sélavy, et cae­tera, de Pierre Lar­tigue, le Prix du Petit-Gaillon… 
Yann Briand :
… et l’Atlas des plans de Paris vient d’avoir le prix spé­cial Haussmann.

 

Qu’est-ce que le prix spé­cial Hauss­mann ?
Marike
À vrai dire on ne connais­sait pas ce prix avant de le rece­voir ; il est décerné par un jury com­posé, je crois, d’historiens et au sein duquel siègent le pré­fet des Hauts-de-Seine et la des­cen­dante du baron Hauss­mann. Quand nous avons annoncé à notre auteur, Pierre Pinon, qu’il venait de rece­voir le prix spé­cial Hauss­mann, il nous a appris qu’il l’avait déjà obtenu pour son Atlas du Paris hauss­man­nien.

 

C’est tout de même un beau pal­ma­rès pour 2004 !
Yann Briand :
Oui, d’autant que, dans le cas du livre d’Adrien Goetz, la récom­penses cor­res­pond à un vrai suc­cès lit­té­raire : La Dor­meuse de Naples marche très bien en librai­rie. Pour en reve­nir à la ques­tion du bilan, nous avons en effet reca­dré quelque peu nos ambi­tions de départ en ce qui concerne les livres d’art ; mais nous conti­nuons à tra­vailler dans les domaines qui ont été les nôtres dès les débuts de la mai­son. Et nous sommes en train de réa­li­ser, de façon assez amu­sante, que les dif­fé­rents genres se recoupent, que des connexions s’établissent : on a beau­coup de polars qui flirtent avec l’art, et inver­se­ment ; Adrien Goetz, en lit­té­ra­ture, écrit des romans qui frôlent sinon le polar du moins l’espionnage, et l’histoire de l’art n’est jamais loin.…

 

En ce qui concerne ces livres d’art, qui pro­pose les pro­jets ? Est-ce votre mai­son qui cherche des par­te­naires à par­tir d’une idée d’ouvrage ou bien sont-ce les ins­ti­tu­tions qui vous contactent ?
Marike :
Cela dépend… par exemple, lorsque nous avons fait l’Atlas des plans de Paris, en coédi­tion avec Paris biblio­thèques — une asso­cia­tion qui regroupe les biblio­thèques de la ville de Paris et dépend en grande par­tie de la Mai­rie de Paris — la per­sonne char­gée de l’édition a évo­qué un livre sur Fran­çois Vil­lon — en fait la cata­logue d’une expo­si­tion orga­ni­sée par la Biblio­thèque his­to­rique de Paris sur Vil­lon et Paris ; une expo­si­tion qui ouvrira début mars. Nous nous sommes pro­po­sés, les accords ont été conclus, et nous sommes donc en train de pré­pa­rer cet ouvrage, qui sera je pense d’une richesse assez excep­tion­nelle : il y a d’une part une antho­lo­gie illus­trée des poé­sies de Vil­lon, puis trois grandes intro­duc­tions - “Lec­ture cri­tique de Vil­lon”, “Vil­lon et son temps”, “Vil­lon et Paris”. L’iconographie sera très variée : il y aura des enlu­mi­nures, des gra­vures, des tableaux, beau­coup de lithos qui figu­raient dans diverses édi­tions de l’œuvre de Vil­lon… et de nom­breuses pho­tos que le pho­to­graphe Mar­ville a prises à la suite d’une com­mande d’Haussmann — celui-ci vou­lait que soit pho­to­gra­phié tout ce qui allait être démoli. Et ces images de la fin du XIXe siècle donnent une idée assez pré­cises de la confi­gu­ra­tion de Paris à l’époque de Vil­lon, car la ville n’avait guère chan­gée ente temps. 
Ce tra­vail nous amène à aller presque chaque jour à la Biblio­thèque his­to­rique de la ville de Paris, en com­pa­gnie de son direc­teur Jean Derens, un pas­sionné de Vil­lon qui nous lit chaque poème comme si la langue de Vil­lon était sa langue mater­nelle… Ces lec­tures ont quelque chose de magique : Vil­lon devient tout à coup très actuel, on se rend compte com­bien sa poé­sie est magni­fique, alors qu’elle paraît obs­cure quand on la ren­contre seul.

 

Quand vous vous lan­cez dans la publi­ca­tion d’un livre d’art avec plu­sieurs par­te­naires, j’imagine que la tâche est déli­cate ?
Marike :
Oui, c’est très déli­cat à chaque fois… sur­tout avec les ins­ti­tu­tions, qui ont tou­jours un côté un peu “assis”, et qui se com­portent sou­vent comme le pour­voyeur de manne… il y a une “cui­sine” pas tou­jours facile à mener, où il faut gar­der un œil sur toutes les cas­se­roles, mais en géné­ral ça se passe plu­tôt bien : ce qu’il faut, c’est res­ter concen­tré sur le résul­tat final, gar­der l’objectif bien en vue. Pour le Vil­lon, par exemple, il faut vrai­ment jon­gler avec les délais, et ce n’est pas évident d’obtenir toutes les don­nées à temps. Nous tra­vaillons éga­le­ment sur un gros ouvrage dont la sor­tie est pré­vue pour le Salon du livre — un ouvrage édité en par­te­na­riat avec la DAP (Direc­tion des arts plas­tiques) inti­tulé La Pen­sée Matisse, où l’œuvre du peintre est revue et revi­si­tée conjoin­te­ment par un his­to­rien de l’art et un phi­lo­sophe. Cela demande certes du tra­vail que de tout coor­don­ner, mais au bout du compte, on a la satis­fac­tion d’avoir un livre de grande qualité.

 

J’imagine que chaque ouvrage est fabri­qué selon des cri­tères qui lui sont propres, ils ne s’inscrivent pas dans une col­lec­tion mai­son aux for­mat, maquette…etc. pré­éta­blis et figés ?
Non, en effet. Chaque livre est conçu en fonc­tion de son sujet, des demandes, aussi, de nos par­te­naires. Cela dit, j’ai une petite col­lec­tion d’essais esthé­tiques qui, eux, obéissent à une même maquette, un même for­mat, mais ce sont des livres qui pri­vi­lé­gient le texte.
Par exemple celui-ci (Marike montre La Leçon de pein­ture du duc de Bour­gogne) repro­duit deux dia­logues de Féne­lon tirés des Dia­logues des morts qui mettent en scène Nico­las Pous­sin, puis ensuite il y a une ana­lyse d’Anne-Marie Lecoq, his­to­rienne de l’art. Bien sûr il y a des illus­tra­tions, mais ce ne sont pas des “beaux livres” au sens habi­tuel du terme, avant tout basés sur la qua­lité et la richesse iconographiques.

 

Arrivez-vous à pla­ni­fier vos pro­grammes très en avance ?
Non, on essaie de voir le plus loin pos­sible, mais on s’aperçoit vite que tout est sou­vent cham­boulé… on est obligé de pla­ni­fier, mais il faut gar­der une cer­taine sou­plesse pour pou­voir réagir aux évé­ne­ments, aux choses qui se pré­sentent… tenez, par exemple, Le Cas du sac a été fait en neuf mois, mais en amont, c’est au der­nier moment que Her­mès, à qui les livres des édi­teurs préa­la­ble­ment pres­sen­tis ne par­laient pas suf­fi­sam­ment, a décidé que ce serait nous qui allions faire ce livre. Bien sûr c’était une immense satis­fac­tion pour moi, mais ça a été un véri­table défi ! pen­dant huit jours j’ai dû me rendre en Ita­lie chez l’imprimeur pour sur­veiller une à une chaque page au fur et à mesure de l’impression. Il y a eu un pre­mier tirage à 10 000 exem­plaire, puis un second de 9 000… c’est ça qui est dif­fi­cile dans le livre d’art : il suf­fit de très peu pour que le livre soit raté. Vous pou­vez avoir les meilleurs gra­phistes, les meilleurs maquettistes…etc. si vous n’allez pas vous-même à l’imprimerie sur­veiller l’impression, vous ris­quez de vous retrou­ver avec des lignes qui sautent, des images déca­lées… il faut vrai­ment tout suivre pas à pas et jusqu’au bout. 

 

Dans votre cata­logue figurent plu­sieurs col­lec­tions ; existaient-elles dès les débuts de la mai­son, ou bien se sont-elles crées au fur et à mesure des besoins ?
Elles se sont consti­tuées au gré des ren­contres, un peu au hasard, les choses appe­lant d’autres choses… par exemple, lorsque Baleine a fermé, j’ai ren­con­tré un direc­teur de col­lec­tion qui me pro­po­sait de pour­suivre “Polar­chives”, une col­lec­tion qu’il venait tout juste de créer et qui n’avait que deux titres au cata­logue — ces titres sont tou­jours en exploi­ta­tion au Seuil puisque c’est le Seuil qui a repris Baleine, mais il avait des manus­crits en attente et c’est avec eux qu’on a com­mencé cette col­lec­tion. “Polar­chives” compte aujourd’hui neuf titres. À côté de cette col­lec­tion dont le concept est assez strict (il y a des per­son­nages récur­rents, et l’intrigue doit tou­jours être basée sur des docu­ments d’archives réels) il y a des polars plus clas­siques, par exemple la série des sai­sons, de Gilda Pier­santi — une auteure ita­lienne qui écrit en fran­çais. Comme elle est de Rome, elle a décidé d’évoquer les quatre sai­sons sous forme de polars : le pre­mier, Rouge abat­toir, se dérou­lait en hiver, Rome est sous la neige. Celui qui va sor­tir, Vert pala­tino, est en rap­port avec le prin­temps… Et ses polars sont tou­jours tein­tés d’histoire de l’art puisqu’elle est his­to­rienne de l’art à la base, mais aussi phi­lo­sophe et tra­duc­trice en ita­lien de Bau­de­laire, Ver­laine, Rimbaud…

 

Dans son article, Fré­dé­ric disait que vous rece­viez une ving­taine de manus­crits chaque mois par la poste. C’est tou­jours le cas ?
Oui… et ça devient dif­fi­cile parce qu’il y en a vrai­ment par­tout, et comme on est encore assez mal orga­ni­sés, ce n’est pas évident de gérer tout ça ! nous fai­sons d’abord un pre­mier tri, aidés par des sta­giaires, puis je regarde plus atten­ti­ve­ment les textes sur les­quels ils attirent mon atten­tion — mais je tâche de lire moi-même à peu près tout ce qui arrive.

 

Vous avez eu des grands bon­heurs, qui vous sont arri­vés par la poste ?
Oui, La Por­no­gra­phie de l’âme, par exemple, m’est arrivé par la poste. Et puis j’en rate peut-être, parmi ceux qui arrivent — mais j’espère que non !

 

J’ai récem­ment inter­viewé Pierre Lar­tigue à pro­pos de Rrose Sélavy, et cætera ; com­ment est-il venu à publier chez vous ?
Je l’ai ren­con­tré il y a cinq ans envi­ron, au cours d’un dîner chez une amie. Je n’avais pas encore créé Le Pas­sage, je m’occupais alors des édi­tions Abbe­ville ; et comme c’est un grand ama­teur d’art et de pein­ture, je lui ai mon­tré quelques livres que je fai­sais à l’époque. Quand j’ai ouvert la mai­son, je lui ai pro­posé de publier ce livre sur la piéta d’Avignon, qu’il avait très envie de faire — et ça a été l’un des pre­miers livres du Pas­sage : les pre­miers titres sont sor­tis en jan­vier 2002 et le sien est sorti en mars.

 

Avez-vous des pro­jets en vue avec Pierre Lar­tigue ?
Pas pour le moment ; dans l’immédiat il va publier un texte chez Jacques Damade — les édi­tions de la Biblio­thèque — un édi­teur qu’il connaît depuis bien plus long­temps que moi et chez qui il publie régu­liè­re­ment. Mais comme c’est très agréable de tra­vailler avec Pierre, j’espère que nous aurons l’occasion de faire d’autres livres ensemble.

 

Outre le beau livre sur Vil­lon et Paris, quels sont les livres au pro­gramme pour les mois à venir ?
Eh bien nous avons deux “Polar­chives” qui vont sor­tir, puis, hors de cette col­lec­tion, Les Yeux de Lénine, un livre de Gérard Streiff (le direc­teur de la col­lec­tion “Polar­chives”). Un recueil de nou­velles est prévu pour avril — qui s’appelle d’ailleurs Good bye Lio­nel — nou­velles du 21 avril. L’auteur est un haut fonc­tion­naire qui a déjà écrit deux livres de fic­tion. 
Et du côté des beaux livres, nous pré­pa­rons un ouvrage en par­te­na­riat avec le musée d’art amé­ri­cain de Giverny qui orga­nise une expo­si­tion autour de l’oeuvre gra­vée de Mary Cas­satt, une peintre impres­sion­niste amé­ri­caine qui a tou­jours vécu en France et qui a été très amie avec Degas notam­ment. L’auteur est le direc­teur du Cabi­net des estampes de la Biblio­thèque natio­nale. L’exposition ouvre le pre­mier avril et dure jusqu’en juillet. 
En dehors de cela, nous avons d’autres pro­jets, mais trop peu avan­cés pour que je puisse en par­ler. Et notre objec­tif immé­diat est de pour­suivre notre rythme de pro­duc­tion tel qu’il est, c’est-à-dire cinq, six romans ; quatre, cinq polars puis quatre, cinq livres d’art par an.

   
 

Pro­pos recueillis par isa­belle roche le 3 février 2005 dans les bureaux de la maison.

 
     
 

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