Entretien 2 avec Maria Kodama (l’amour de Borges)

La suite du long entre­tien que Maria Kodama, l’amour de Borges, a accordé à Cris­tina Castello…

 

© Ramón Puga­la­reo
Que pensait-il ?

Maria Kodama :
Il pen­sait ce qu’il a publié ; il a dit, on a dis­cuté, il a été cri­ti­qué, et on le cri­tique encore, dix-sept ans après sa mort. Mais il avait cru que cela était mieux ainsi. Ce qu’il a éprouvé, il l’a vrai­ment éprouvé. Et lorsqu’il a constaté que ce qu’il avait sou­tenu ne fonc­tion­nait plus, il a changé. Autre­ment dit, il n’était ni sui­veur de trou­peau ni hypo­crite. Il était cohé­rent et ne s’est jamais trahi, il n’a pas pro­fité des gens, il n’a pas flatté pour obte­nir ce qu’il vou­lait. Et cela me semble extraordinaire.

Vous étiez en accord avec ses pen­sées ?
Non, pas du tout. Nous dis­cu­tions beau­coup. Mais je l’ai admiré pour son honnêteté.

Vous l’avez per­suadé de rece­voir, quelque temps après, les “Mères de Place de Mai” et de par­ta­ger leur dou­leur ?
Il les a reçues, mais je ne sais pas si c’est moi qui l’ai convaincu. Je lui ai seule­ment dit que j’étais paci­fiste et que se ser­vir du Pou­voir pour cau­ser le mal, c’est la pire des choses.

Vous vous occu­pez main­te­nant de réa­li­ser une nou­velle édi­tion de son oeuvre qui com­prend des textes parus dans des jour­naux et des maga­zines. Le monde vous en remer­ciera…
Je pense que ce sera impor­tant pour les pro­fes­seurs, les étu­diants et les écri­vains : l’œuvre de Borges est une leçon de style. Cette édi­tion per­met­tra de voir le revers de ce qu’il a tou­jours fait : la ré-élaboration per­ma­nente, sur­tout dans sa pro­duc­tion poétique.

Publierez-vous Les Psaumes Rouges, que Borges a écrit à dix-sept ans, amou­reux, à l’époque, de la Révo­lu­tion Russe ?
Non. À vingt ans, il a détruit le livre où se trouve le poème car, après avoir cru que la révo­lu­tion bol­che­vique aug­men­te­rait les connais­sances et amé­lio­re­rait les condi­tions de vie des gens, il a défi­ni­ti­ve­ment renoncé à cette idéo­lo­gie quand il a vu que les diri­geants de ce moment vou­laient occu­per la place des tzars.

Mais “Les Psaumes Rouges” ont été publiés dans la revue Grèce et dans d’autres publi­ca­tions espa­gnoles… Oui, et même dans un jour­nal de Genève. Mais du livre il n’est resté qu’un seul poème, celui qui don­nait son titre au recueil, “Les Psaumes Rouges”, et ce qui est resté… eh oui, cela reste toujours.

© Eduardo Come­saña
Vous l’avez vu pleu­rer, quel­que­fois ?

Oui, devant la Vic­toire de Samo­thrace, j’ai pleuré d’émotion, et Borges a pleuré avec moi. La vision de cette sculp­ture dans un livre a été la pre­mière leçon d’esthétique que mon père m’a donnée. 

Quand l’avez-vous entendu rire ?
Sou­vent. J’aime beau­coup nager, faire du che­val et dan­ser. Quand j’étais petite, j’ai fait de la danse clas­sique, puis du fla­menco, et avec mes amis je danse le rock, la salsa… tout cela. Et lorsque Borges m’accompagnait à mes cours de danses grecques, il s’amusait beau­coup parce que — vu que tous les élèves s’en appro­chaient pour lui par­ler — mon pro­fes­seur disait que j’aimais bien cela : pen­dant ce temps, j’avais le pro­fes­seur pour moi toute seule, je pro­fi­tais des “leçons particulières”.

Vous avez une culture très vaste et vous conti­nuez vos études…
Oui, j’adore étu­dier. Cela me tran­quillise. Et écrire est mon jar­din secret. Borges disait que je suis l’œil de l’ouragan : du calme et du silence lorsque tout autour, tout tourbillonne.

Et il aimait bien cela. Qu’aimait-il encore en vous ?
Mes rap­ports ludiques avec la vie, qu’il n’avait trou­vés que dans sa grand-mère anglaise - même si je pense que c’était lui qui avait une forte atti­tude ludique. Mais… après sa mort, je suis long­temps res­tée comme iso­lée dans un centre de silence et j’ai senti qu’on m’observait avec un téles­cope. L’amour de Borges m’a pro­té­gée, c’est vrai ; mais ce que cet amour a éveillé chez les autres m’a lais­sée désem­pa­rée. Et j’ai été har­ce­lée, per­sé­cu­tée, punie, mais pas pour tout le monde. Et j’en ai souf­fert, mais grâce à ces horreurs-là, j’ai décou­vert mon centre d’équilibre. J’ai alors com­pris les mots mys­tiques de Dante, lorsque, au Para­dis, par rap­port à Dieu — il dit : L’amour qui fait bou­ger le soleil et les étoiles.

Un amour sublime, le vôtre, mais la vie quo­ti­dienne ? Où viviez-vous ? un mys­tère pour beau­coup de monde…
Chez moi, et on pre­nait le petit déjeu­ner ensemble, dans quelques bis­trots, entou­rés par les arômes de café et d’oranges.… Je n’ai jamais pré­paré le petit déjeu­ner : je ne sais pas faire et ne m’y suis jamais efforcée.

Et quand avez vous décou­vert que lui, il était “votre” homme ?
J’en ai pris conscience… dans un avion où il est arrivé quelque chose de très spé­cial qui m’a fait sen­tir Cela, mais… je ne le lui ai pas dit. Et je vous en prie, ne me ques­tion­nez pas : tout cela m’appartient.

Le racon­ter vous huma­nise…
Écou­tez… ça a été comme dans l’histoire de la sœur aînée et de son ami, dans le film Sagesse et Sen­ti­ments. Au début, tout était aussi vic­to­rien que le pre­mier refou­le­ment entre Borges et moi.

Et comme dans le film, il y a eu ensuite une explo­sion pas­sion­nelle ? 
Ah, non ! Je ne par­le­rai pas de l’explosion ! c’est mon “auto­bio­gra­phie”… comprenez-moi.

© UPI y Bett­mann
Il vous don­nait à lire ses textes, c’était cela la com­pli­cité qui exis­tait entre vous ?
Oui, il était très pas­sion­nel et il me disait par exemple : “Voyons, María,
on va chan­ger ce mot” ; et ensuite… “Ou vous pré­fé­rez ce mot-là ?” Si je lui disais “celui-ci” ou “celui-là”, il me disait : “Pour­quoi ?” Alors je lui expli­quais mes rai­sons et il me répon­dait : “Bon, je vais y réflé­chir”. Par­fois, il accep­tait, mais il lui arri­vait aussi de dire : “Vous avez rai­son, mais je pré­fère ce mot-là”. Nous étions très libres.

Lui, émo­tion­nel et ration­nel en même temps. Expliquez-moi cette dicho­to­mie ?
C’est cela jus­te­ment toute la force de sa vie et de son oeuvre. Il n’aurait pas pu atteindre cette pré­ci­sion de lan­gage, seule­ment avec l’émotion.

Vous aimiez beau­coup tous les deux Tho­mas De Quin­cey, Emily Dickin­son…
…Et Kipling et “La Balade de l’Orient et de l’Occident”. Et John Donne qui obtient un rythme et une musi­ca­lité dans chaque vers…

“Musique”, me dites-vous… comme celle que vous per­ce­vez dans le désert, d’après ce que vous m’avez déjà raconté ?
Oui, ces notes loin­taines, ou le son que rend le sable lorsqu’ un petit ani­mal l’agite en pas­sant. Ou celui de la mer, si puis­sant qu’il paraît, tout à coup, don­ner la vie ; par­fois âcre et fort ; ce son a l’odeur d’un ani­mal et aussi de la musicalité.

La musique qui réunit, semble-t-il, le ciel et la terre… 
Oui ! Elle peut aussi démo­lir les pas­sions les plus néga­tives. Je me sou­viens du Silence, de Berg­man : deux sœurs — dans un hôtel — s’aiment, se haïssent et hurlent. Elles n’entendent même pas la musique de la radio. Mais l’employé de l’hôtel entre dans la chambre et tout ému, leur dit : “C’est Jean-Sébastien Bach”. Alors, les visages cris­pés s’adoucissent peu à peu et l’histoire se trans­forme comme si tout à coup, on com­pre­nait les mys­tères d’Orphée ! C’est l’Infini. 

À pro­pos, mal­gré le soi-disant agnos­ti­cisme de Borges, son oeuvre est un appel à l’Infini, et quand on évoque l’Infini, on évoque Dieu. Et la veille de sa mort on a dit — même si ce ne fut que pour obéir à sa grand-mère anglaise — le Pater en anglo-saxon…
Ce n’est pas une ques­tion de croyance. Il était agnos­tique. Sa mère aussi lui avait demandé le Pater. Avant sa mort, je lui ai dit que je ne pou­vais pas don­ner mon avis sur cer­tains sujets, étant donné que je n’avais pas de for­ma­tion reli­gieuse ; mais je lui ai demandé s’il vou­lait un prêtre pour cau­ser de tout cela avec lui. “Vous vou­lez dire si j’ai besoin d’un prêtre”, me dit-il. “Non, si vous vou­lez seule­ment cau­ser avec lui des sujets dont je ne peux pas par­ler”, lui ai-je répondu. “Bon, on en fait venir un pro­tes­tant et un catho­lique, donc, je peux cau­ser avec tous les deux”, conclut-il. Et voilà pour­quoi, à sa mort, on a célé­bré une céré­mo­nie oecu­mé­nique. Avec un prêtre catho­lique et un autre protestant.

Que vous a-t-il dit avant de mou­rir ?
Pen­dant ses der­niers jours, il me racon­tait les tof­fees que sa grand-mère lui ache­tait et on cau­sait de lit­té­ra­ture et on étu­diait l’arabe. Ses der­niers mots… eh bien… il a parlé de nous deux, mais je ne répé­te­rai jamais ses der­nières paroles : cela m’appartient.

Dans une publi­ca­tion toute récente, John Ber­ger décrit la tombe de Borges à Genève. Pour­quoi est-il allé mou­rir en Suisse ?
Il admi­rait ce pays ; il en était parti vers Bue­nos Aires à vingt ans et — d’après ce qu’il m’avait raconté –au début, il essayait de mépri­ser son endroit bien-aimé pour “s’en déta­cher” : il savait qu’il devait vivre en Argen­tine. Mais, quelque temps après, il eut une pers­pec­tive et il cessa de faire cela.

Qui a eu l’idée du bas-relief de sa tombe ?
Je ne sais pas, les deux peut-être. Il s’agit de la des­crip­tion d’un frag­ment d’un poème médié­val, “La Bataille de Mol­don”, qui com­mence par : “Qu ’ils ne crai­gnissent rien”. Le pre­mier livre dont Borges m’a fait cadeau, c’était de la lit­té­ra­ture en ancien anglais et sur la cou­ver­ture il y avait ce fragment.

Borges est parti mou­rir dans un quar­tier près du Rhône — je cite encore Ber­ger — dont les rues étroites res­semblent à des cou­loirs parmi d’immenses éta­gères de livres, comme une sorte de biblio­thèque.
Oui, et il l’a choisi sur­tout comme étant son tes­ta­ment à l’humanité.

Qu’est-ce qu’on dépose au “Cime­tière des Rois”, où il est enterré ?
Des fleurs, des bou­gies ou quelque lettre où l’on dit qu’on a lu son œuvre.

Je pro­nonce main­te­nant son nom, María Kodama. Tant de matins, tant de mers, tant de jar­dins d’Orient et d’Occident, tant de Vir­gile, vous a-t-il écrit. María, je vous demande aujourd’hui, com­bien de matins, de mers, de jar­dins, main­te­nant, sans lui ?
Toutes les mers, tous les jar­dins. Et tout Vir­gile. Toute ma vie en lui. Fore­ver and ever… and a day.

© Cris­tina Cas­tello
Publié dans Cua­der­nos His­pa­noa­me­ri­ca­nos — Madrid, sep­tembre / octobre 2004

www.cristinacastello.com
info@cristinacastello.com  

Quelques ouvrages de Jorge Luis Borges

POÉSIE
Fer­vor de Bue­nos Aires (i923)
Cua­derno San Martín (1929)
L’Or des tigres (1972)

NOUVELLES
Fic­tions (1944)
L’Aleph (1949)
Le Livre de sable (1975)

ESSAIS CRITIQUES
Enquêtes (1925)
Dis­cus­sions (1932)
His­toire de l’infamie (1935)
His­toire de l’éternité (1936)
L’Auteur (1960)
Chro­niques de Bus­tos Domecq (1967)
Le Livre de pré­faces (recueil de textes écrits entre 1923 et 1975)

(Source : Larousse ency­clo­pé­dique uni­ver­sel — NdR)

 

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