Ludovic Degroote, Zambèze

Impres­sions d’Afrique

Après avoir tra­versé la Zam­bie, Ludo­vic Degroote — sans souci d’exotisme — rameute tout sauf du cli­ché. Il cherche à trans­cen­der la géo­gra­phie et les cultures pour ins­truire une nar­ra­tion à tra­vers des élé­ments clés qui deviennent plus que des sym­boles ou des fétiches. Et l’auteur de pré­ci­ser : « est-ce une chance pour ma paresse de n’être pas roman­cier (…) ici, je ne sais pas ce que je fais, entre poème et dérives, frag­ments lâches et proses médi­ta­tives, j’avance à l’aveuglette, en croi­sant les espaces, ainsi que je l’ai tou­jours fait ». La dérive est maî­tri­sée et cadrée. L’auteur approche les radiances d’un monde d’où émerge une pro­fon­deur cachée. A l’aquatique du Zam­bèze répond le tel­lu­rique du pays au sein d’une expé­rience spi­ri­tuelle et sen­so­rielle de la vie. Sou­dain, l’âme devient tan­gible et pèse d’un poids : celui de la caresse du regard.

Le livre n’a rien d’un simple jour­nal de voyage à la mode du XIXème siècle façon Living­stone, qui avait évo­qué ces mêmes lieux. Il n’est pas non plus celui d’un écri­vain voya­geur à la Nico­las Bou­vier. A l’exotisme fait place la dérive des formes de l’écriture. Certes, les chutes Vic­to­ria et toute une faune sau­vage évoquent chez Degroote des sou­ve­nirs d’enfance et des rémi­nis­cences lit­té­raires mais le fleuve devient celui d’une mélan­co­lie par­ti­cu­lière. La soli­tude de l’auteur y demeure fon­da­men­tale. Le pay­sage reste un simple médium à la médi­ta­tion dont les frag­ments n’ont rien de roman­tique.
Le pay­sage extra­ter­ri­to­rial joue un rôle par­ti­cu­lier dans le pro­ces­sus de créa­tion. Degroote le déve­loppe selon une voie très per­son­nelle. La fusion avec l’altérité ne crée pas de confu­sion. L’importance de la vie inté­rieure reste essen­tielle. Le Zam­bèze concré­tise le désir du poète de tou­cher et de faire tou­cher par l’art aux réa­li­tés cachées et à l’invisible qui grouillent dans l’inconscient. Le pay­sage repré­sente le miroir de soi-même.

Pour le mon­trer, l’artiste n’hésite pas à choi­sir les termes les plus simples, ce qui ne l’empêche pas de s’ouvrir à l’extase des lieux. Mais si la sen­so­ria­lité devient souffle de vie, Degroote ne se contente pas de s’y noyer. Se fran­chit la fron­tière entre rêve et réa­lité, image et réel. Cela revient à accep­ter une igno­rance, à oser le saut vers ce qui échappe aux limites de la rai­son tout en fai­sant corps avec elle. Il n’est pas ques­tion de débauche des sen­sa­tions. L’image du monde ren­con­tré vient de l’expérience anté­rieure et ses traits sont ceux de la pen­sée. Le pay­sage exo­tique ne jette pas hors de soi : il fait entrer au plus pro­fond de l’intime. L’écriture est là pour dire l’originalité d’une telle expérience.

jean-paul gavard-perret

Ludo­vic Degroote,  Zam­bèze, Edi­tions Unes, Mont­pel­lier, 2015, 96 p. — 17,00 €.

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