Seul face à la montagne : entretien avec le galeriste François Deneulin

Grand col­lec­tion­neur (« entas­seur » dit-il) de tableaux et autres objets plas­tiques pen­dant des années, Fran­çois Deneu­lin a ouvert sa gale­rie en 2009 tout en res­tant codi­rec­teur artis­tique (avec Anna­belle Bon­néry) de la Com­pa­gnie de danse contem­po­raine « Lana­bel ». Les choix sont larges. Ils per­mettent, par exemple, de faire décou­vrir une céra­miste Marie Duchesne dont les émaux sont pro­duits à par­tir de cendres de foin de la Char­treuse, de châ­tai­gniers et de vigne ou un artiste majeur post war Anto­nio Vir­duzzo, maître de l’abstraction géo­mé­trique pous­sée en un prin­cipe de trans­pa­rence de la cou­leur et de la matière vers une ato­mi­sa­tion totale annon­cia­trice de l’op-art. Ces deux exemples illus­trent com­bien le gale­riste ne cesse d’élargir le champ des images.

Gale­rie Deneu­lin -  200, Grande Rue — 38530 Barraux.

(Por­trait de l’artiste par Manuel Leonardi)

Entre­tien :

Des réponses rapides en carac­tères gras.
Des réponses après réflexion carac­tères normaux.

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Les enfants. Le rêve de pou­voir faire quelque chose qui me per­mette d’avoir l’impression de vivre

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Ils ne sont pas si loin, juste là, à coté, dans la forêt
En prin­cipe ou par prin­cipe, je ne me retourne pas, pré­fé­rant vivre le pré­sent et pro­je­tant le futur.

A quoi avez-vous renoncé ? A être un grand chan­teur – musi­cien ! A être un artiste dans ce monde. Il faut beau­coup de pré­ten­tion pour être un artiste actuel­le­ment (et sans doute avant aussi) et se mettre en avant (plus que son tra­vail). Ce jeu avec l’ego ne me convient pas, trop dif­fi­cile à vivre.

D’où venez-vous ? Du ventre de ma mère. D’ici, je suis un pur gre­no­blois, non par­don, un tron­chois ou tron­chi­nois, je ne sais pas com­ment on appelle les gens nés à la Tronche – mater­nité de Grenoble.

Qu’avez-vous reçu en dot ? Une cer­taine forme de soli­tude. La dot, c’est les parents qui la donnent, or je ne suis pas fait que de l’éducation de mes parents mais d’une mul­ti­tude de ren­contres. De mes parents, j’ai reçu une cer­taine vision huma­niste chré­tienne de gauche, de mes ren­contres ado­les­cents, plu­tôt une vision anar­chiste de vivre sa vie, de mon par­cours d’adulte, un grand déses­poir non pas dans l’intelligence humaine mais dans sa capa­cité à ne pas être pares­seux, dans ma vie de père, une inquié­tude sur ce que nos enfants vont deve­nir et sur l’héritage que nous leur laissons.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ? Café, lec­ture, mas­tur…. Sous forme de curio­sité mais aussi de com­pen­sa­tion (soyons réa­liste sur nos tra­vers), l’achat de tableaux ou autres objets d’art pour les adjoindre à ma collection.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres gale­ristes ? Tout et rien, nous sommes tous dif­fé­rents et tous sem­blable dans nos dif­fé­rences. Peut-être le fait d’avoir mis les mains à la pâte de la créa­tion depuis l’âge de 16 ans et d’avoir vécu dans la chair la dif­fi­culté de tenir cette position.

Quels sont vos cri­tères de choix des artistes ? La ren­contre avec un tra­vail. Et la ren­contre avec une per­sonne, sa modes­tie et son par­cours qui déno­tera une recherche à long terme dont elle ne se satis­fera jamais.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Ma mère en train de des­si­ner. Il me sera tou­jours dif­fi­cile de don­ner une réfé­rence car je ne fonc­tionne pas sur l’accumulation ou suc­ces­sion de réfé­rences mais sur le croi­se­ment de ren­contres modi­fiant un par­cours de réflexion. Ce qui compte, c’est le par­cours et le chan­ge­ment de point de vue ou de direc­tion, que des ren­contres, de tous types, pour­ront y appor­ter.
Je ne garde donc que peu en mémoire les choses, pré­fé­rant construire une forme d’instinct artificiel.

Et votre pre­mière lec­ture ? Bar­ba­papa. Idem que la ques­tion pré­cé­dente, mais dans les plus récents, Natha­lie Hei­nich car elle m’a per­mis de me repo­si­tion­ner sur ma manière de per­ce­voir ce qui est contem­po­rain, moderne et clas­sique.
Je suis très atta­ché à une lec­ture socio­lo­gique des choses. Je laisse la phi­lo­so­phie à ceux qui pré­fèrent les cieux éthé­rés au magma de la vie.

Quelles musiques écoutez-vous ? Je n’en écoute pas sou­vent, ce qui passe et que je ne connais pas, plu­tôt rock, élec­tro…
Eclectique.

Quel est le livre que vous aimez relire ? Aucun, il y a tant d’autres à lire, sauf du coté de la bande des­si­née qui se lit si bien aux toilettes.

Quel film vous fait pleu­rer ? Ceux de Berg­man
Pas tout à fait juste, il ne me fait pas pleu­rer, il m’interpelle et me touche. Les films qui me font pleu­rer main­te­nant, sont ceux qui m’agaçaient avant, ceux à l’eau de rose aux res­sorts émo­tion­nels faciles. Mais on vieillit, on a des enfants, on tra­vaille par­fois sur des sujets durs qui nous mettent à fleur de peau (pièce Clear and disor­der et RAW.A.R. avec la Cie Lana­bel où je me suis plongé dans des images qu’il vaut par­fois mieux ignorer).

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ? Je ne me regarde pas sou­vent dans un miroir, juste le haut de crâne pour voir s’il est à peu près coiffé. Sinon, j’y vois un père aux yeux cer­nées. Un homme qui vieillit, qui avant n’avait pas peur de la mort et qui petit à petit ne se regarde plus pour ne pas la voir arri­ver.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A toutes les femmes que j’aurais aimé aimer … et peut-être à quelques hommes aussi. A ma mère, à mon père, mais parce que l’écriture peut se tra­ves­tir, être contre­sens.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Gou­dargues. Seul, face à la montagne

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ? Aucun… enfin pas de noms en par­ti­cu­liers, je suis très mau­vais pour les noms, je ne fais pas cet effort de mémoire. Mais je dirais tous ceux capables de réa­li­ser dans leur œuvre une mix­tion entre art et poli­tique. De plus, ce qui m’intéresse n’est pas l’homme ou la femme, mais ce qu’il ou elle a réa­lisé, son œuvre ou une par­tie de celle-ci ou juste un seul et unique élément.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ? Toutes les œuvres que je n’ai pu ou ne pour­rai ache­ter avec le châ­teau pour les expo­ser.
Rien, je n’aime pas – adulte – le fait de don­ner ou rece­voir un objet.
Des ins­tants à par­ta­ger à deux, à plusieurs.

Que défendez-vous ? L’art comme une autre vision du monde, une autre manière de conce­voir et de s’accaparer le monde (au même titre que la poli­tique, la reli­gion, la phi­lo­so­phie)
Plus rien sauf mes petits plai­sirs personnels

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”? « La démo­cra­tie, c’est don­ner le pou­voir à celui qui n’en veut pas. »
Sinon, l’amour, qu’est-ce que c’est ?
Rien

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ? A priori, oui, mais je demande à en voir un peu plus.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?

Euh, sans doute plein, mais je ne suis pas très fort à ce jeu.

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, novembre 2015.

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