Celle qui rêvait d’épouser un scientifique à chemise à carreaux : entretien avec l’artiste Elina Brotherus

Passant de l’autoportrait au por­trait, la pho­to­graphe Elina Bro­the­rus reprend l’esthétique de la pein­ture figu­ra­tive tout pous­sant plus loin les ques­tions fon­da­men­tales au sujet de l’image. Certes, le décor garde une impor­tance mais chaque pho­to­gra­phie n’a rien d’ornemental.

ci-contre,  Elina Bro­the­rus : Camou­flage, 2013, 70x60cm

Dans des pho­to­gra­phies pre­mières (“I hate sex” ou “Divorce Por­trait”), sur­gis­saient une his­toire induite par le titre. Désor­mais — et avec des titres plus ano­nymes (“Fille aux fleurs”, “Hori­zon”, “L’artiste et son modèle”), la créa­trice s’oriente vers une cri­tique d’un art jusque là aux mains des hommes. Chez eux, la nudité était propre au modèle. L’habit réservé à l’artiste mas­cu­lin indui­sait une forme de sou­mis­sion chez la femme. La créa­trice se réap­pro­prie ce qui lui a été retiré.

Fémi­niste mais pas seule­ment, Elina Bro­the­rus pro­pose une vérité qui n’est pas d’apparence mais d’incorporation. Elle a com­pris com­bien, depuis l’Antiquité grecque et la pein­ture clas­sique, visage et masques étaient indis­so­ciables mais elle casse cette logique en pro­vo­quant une ouver­ture. La “visa­géité” (Beckett) plus que le visage psy­cho­lo­gique l’intéresse sous la fausse évi­dence de modèles qui veulent échap­per à la pho­to­gra­phie tout en dési­rant — et en por­tant des masques impli­cites — ruser avec lui. La vérité du visage est donc un leurre qu’Elina Bro­the­rus tente de déce­ler dans sa quête d’identité. En s’arrachant à la fixité du visage, la pho­to­gra­phie plonge vers l’opacité révé­lée d’un règne mystérieux.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Mon chien.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?

Je rêvais d’épouser un cher­cheur scien­ti­fique amé­ri­cain à che­mise à car­reaux et à la voix d’Ernie de « Sesame Street ». Cela ne s’est pas fait.

A quoi avez-vous renoncé ?

A un doc­to­rat en chi­mie.

D’où venez-vous ?

De la forêt.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Je ne suis pas mariée donc pas de dot.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?

Plu­tôt heb­do­ma­daire voire men­suel.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?

Ma naï­veté.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
La sculp­ture « Piazza » de Gia­co­metti à la Col­lec­tion Peggy Gug­gen­heim à Venise.

Et votre pre­mière lec­ture ?

Alors là, vous n’allez pas connaître ! Une his­toire fan­tas­tique sur les mar­tiens par Arvid Lyde­cken, quand j’avais 6 ans. J’ai tel­le­ment adoré que cela m’a donné le goût pour la lec­ture.

Pour­quoi votre atti­rances vers “l’énigme” plu­tôt que pour la révé­la­tion ?
Je ne com­prends pas. Pour moi, mes images sont très claires.

Quelles musiques écoutez-vous ?

Du jazz et de la musique pour cla­ve­cin.

Quel est le livre que vous aimez relire ?

« A la recherche du temps perdu”.

Quel film vous fait pleu­rer ?

Tous les films d’Andrei Tar­kovski.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?

Mon modèle.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A Gerhard Steidl.


Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

New York

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?

Ledit Tar­kovski, Agnes Mar­tin (pour ses écrits), Pentti Saa­ri­koski.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?

Un appa­reil numé­rique de très haute gamme.

Que défendez-vous ?

La com­pas­sion.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?

N’importe quoi.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
Ça c’est moi !

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Quel pro­jet avez-vous en cours ? J’y réponds : je sors mon sixième livre mono­gra­phique Carpe Fucking Diem dans un mois à peu près. Nous venons d’en ache­ver l’impression. Lan­ce­ment à Paris Photo chez Keh­rer Ver­lag et à gb agency le 12 novembre.

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 7 octobre 2015.

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