Pierre Drogi, Du sein de la fiction

Ça suit son cours

On croyait les effets dévas­ta­teurs du post-barthisme comme du Col­lège Inter­na­tio­nal de phi­lo­so­phie (qui sur le laca­nisme mul­ti­plia non-sens et contre­sens) en voie de dis­pa­ri­tion : il n’en est rien. Sous pré­texte ou dans la croyance de dépla­cer la ques­tion de la fic­tion à la fois par d’autres fic­tions (Rabe­lais, Kafka) et le poème sous forme d’“hyperfiction” (Mal­larmé), tout demeure dans une iner­tie confon­dante. A titre d’exemple, l’auteur semble “décou­vrir” les trois cri­tères d’évidence inhé­rents au Je  lorsqu’il est ques­tion de poé­sie (et d’un cer­tain types de fic­tion) : gra­tuité, sin­gu­la­rité et res­pon­sa­bi­lité. Il était sans doute temps.
Mais ce ne sont là que les pro­lé­go­mènes d’un dis­cours qui fait abs­trac­tion de tout ce que repré­sente le « je » dans la fic­tion et la poé­sie, après ce que Artaud, Beckett, Guyo­tat ont contri­bué à dépla­cer. C’est dire qu’au niveau de la théo­rie Drogi ne fait pas dans le tout neuf, tout neuf : lorsqu’il s’y risque c’est pour citer Volo­dine…. Et il a beau jouer les forts à bras dans les glis­se­ments de sens (dont le titre du livre est l’exemple même), rien ne se passe.

Les ques­tions abor­dées sont d’un autre âge. Celui où les poé­ti­ciens se mas­tur­baient de concepts et de dua­lisme super­fé­ta­toires : « rem­pla­çable / irrem­pla­çable, C’est / Ce n’est pas” et autres “et, et” ou “ni, ni”. La pro­blé­ma­tique des abîmes iden­ti­taires — et par voie de consé­quences de ses repré­sen­ta­tions poé­tiques (au sens large) — demeure dans un for­ma­lisme méta­phy­sique qui ramène impli­ci­te­ment à Kant et à Hegel par dif­fé­rents biais cha­lou­pés. Le livre donne ainsi au concept d’ « alté­ra­tion » du sens une vision pri­me­sau­tière et de sur­face.
L’invention et « l’évention » du secret de la fic­tion passe par d’autres voies que celle indi­quées par Drogi. A trop sim­pli­fier ce qu’il en serait de la « catas­trophe » du dis­cours en ses cita­tions et ses trous, l’auteur croit exhi­ber les traces des « autres ». De fait, il pro­pose un dis­cours qui, sous pré­texte d’instruire l’histoire d’une acces­sion à soi par l’intermédiaire de l’autre, fait l’impasse sur des pou­voirs du texte que l’auteur semble oublier. Entre autres, son pou­voir sexuel qui viole le secret du sens, non seule­ment par ren­ver­se­ment des rôles, mais par effa­ce­ment du genre.

Chez Drogi, un cœur de cible rem­place le corps de cible. Et c’est bien là le pro­blème. Vou­lant jouer (avec rai­son) sur les pro­cess du lan­gage, il passe néan­moins à côté de l’essentiel, remi­sant la ques­tion de l’identité à un neutre iden­ti­taire confon­dant le « pas de côté » qu’il caresse avec le « pas au-delà » cher à Blan­chot là où – à la suite de Beckett – tout finit et tout com­mence. Et ce, dans le risque — ignoré par l’auteur — d’arracher l’être à la spé­cu­la­tion méta­phy­sique pour celle de la chair (et son « sein » qu’on ne sau­rait voir). Seule, celle-ci n’a pas de nom. Mais Drogi comme Barthes n’ose fran­chir et affron­ter ce « pas ».

jean-paul gavard-perret

Pierre Drogi,  Du sein de la fic­tion, Pas­sage d’encres, coll. Trace(s),  Guern, 2015, 38 p. — 15, 00 €.

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