Félicité Herzog, Gratis — Rentrée 2015

Demain on rase gratis

Quit­tant le récit auto­bio­gra­phique que beau­coup ont pris à tort pour un règle­ment de compte, Féli­cité Her­zog entre de plein pied dans le roman, se nour­ris­sant de ses anciennes expé­riences pro­fes­sion­nelles mais pas seule­ment. Le roman pos­sède le mérite rare dans la fic­tion fran­çaise de bras­ser le réel tel qu’il est et qu’il pour­rait deve­nir. Situé en un pre­mier temps à Londres et dans sa Babel finan­cière euro­péenne (même si le pays voit dans « son » conti­nent contin­gent une menace), la fic­tion com­mence lors de la der­nière décen­nie du XXème siècle où les Anglais ne sont plus qui ils furent.
Ali Tarac inter­rompt bru­ta­le­ment de brillantes études à Paris pour ten­ter comme beau­coup de jeunes aux dents longues l’aventure pro­fes­sion­nelle. A Londres, il est porté par une intui­tion géniale et des ren­contres impor­tantes : Hart un requin de la finance, sa future épouse et Cel­sius un mil­liar­daire phi­lan­thrope, misan­thrope et nos­tal­gique. Ces intrus béné­fiques vont le sacrer maître de l’économie mon­diale. Sa start-up devient un empire géant. Mais dès le début du nou­veau siècle, le géant perd tout. Livré aux opprobres et aux règle­ments de compte, plu­tôt que de se battre, il opte pour l’apparent retrait. Mais, sur l’île de Jer­sey, il construit sa « Tran­si­tion » : sorte de règle­ment de (ou d’alibi à) la condi­tion humaine. Cette inven­tion « à la croi­sée d’Internet et d’Orwell » va donc révo­lu­tion­ner, perdre ou sau­ver le XXIème qui ne se conten­te­rait plus d’être spi­ri­tuel ou rien.

Le pro­pos est sédui­sant. Voire plus. L’auteure se fait tra­pé­ziste, qui pare de strass ce qui res­semble à un pur­ga­toire. Le « nou­veau monstre » veut d’une cer­taine manière et en fili­grane débar­ras­ser le monde du vice et de la vertu, donc des cou­pables ou des inno­cents. De facto, l’être bien­tôt pour­rait dis­pa­raître là où, s’il n’y a pas de vide, le plein n’est pas pré­sent. Féli­cité Her­zog a l’art de gar­der la juste place pour l’imaginaire : elle lui accorde la part du lion afin que le réel se mette à dan­ser une étrange sara­bande en zonant près des abîmes.
L’œuvre est à la fois immo­bile et mobile. Immo­bile dans la nature même de son lan­gage qui reste par­fai­te­ment clas­sique. Mobile dans l’aventure pro­po­sée. Celle-ci n’est peut-être pas seule­ment une légende puisque impli­ci­te­ment le réel lui ren­voie un écho ou une double conscience dans l’exercice des déliés et des déliai­sons de l’artisan de ce rêve ou de ce fiasco. Le livre souffre peut-être d’une écri­ture presque trop sage. Mais c’est aussi une posi­tion ver­tueuse afin de don­ner à la fic­tion son agi­ta­tion vitale. Elle est dans l’esprit même de la nou­velle roman­cière qui, à l’inverse de beau­coup de ses col­lègues, n’est pas rame­née en arrière et cherche avant tout la jus­tesse de ce qui pour elle paraît essen­tiel. Demain y souffle le chaud et le froid, s’y orga­nise l’apocalypse. Il rend jusqu’à dieu “déses­pé­rable” et rap­pelle que ce qui est parti ne revient pas.

Feuille­ter le livre ici

jean-paul gavard-perret

Féli­cité Her­zog, Gra­tis, Gal­li­mard, Paris, 2015, 256 p. — 18,50 €.

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