Pierre Le Pillouër, ça et pas ça

Le poème où tout est permis

Pierre Le Pillouer par son poème devient plas­ti­cien et dia­lo­guiste. L’ensemble du livre se déve­loppe en une suite de petites scènes aux réfé­rences ciné­ma­to­gra­phiques dont l’humour n’est pas exclu. Coha­bite la double équi­va­lence entre le verbe et l’image : « Petits car­reaux en faïence blancs et verts très abî­més sales / plaques arra­chées / Une ombre les longe / ET LA VOIX DIT / Au lever ça s’est dis­tri­bué comme ça ».
Tout cela est autant de la pein­ture que du dia­logue sous cou­vert de registre et de temps dif­fé­rents. Dans le cas cité, la faïence apprend l’attente, le dia­logue déve­loppe un autre temps mort. Les deux sont des éclai­reurs et des « éclair­cis­seurs ». Ils res­tent le vec­teur inverse de ce qu’ils repré­sentent chez beau­coup de créa­teurs (scé­na­ristes, cinéastes, dia­lo­guistes ou poètes.)

 A par­tir de cette confron­ta­tion, une réflexion s’engage sur la ques­tion de regard, du réel, du passé, du deve­nir, du pay­sage, du cinéma. Ce der­nier terme, l’auteur a l’intelligence de ne pas le citer. Pour lui en effet, il n’existe pas. Ce qu’on voit est sans cesse réen­cordé, rac­cordé, ima­giné dans un sub­strat d’une épais­seur inson­dable qui n’a rien à voir avec ce qui se passe sur la pel­li­cule dia­phane d’un écran. L’insondable le rem­place et devient l’essence du texte. D’où le recours à ce double jeu qui tient tou­jours de l’énigme : « Une fille qui res­semble à Jean Seberg jeune / (habillée gar­çonne cas­quette jean et che­mise à car­reaux) / pilote len­te­ment sa moto en arc de cercle / dans la rue prin­ci­pale d’une petite ville d’Amérique du Nord / ET LA VOIX DIT / il va venir trois heures après la réponse ».

Passant de la « maté­ria­lité » visuelle à la sonore, Le Pillouer crée un chiasme. Il “creuse” ou ren­voie un autre côté du silence et du miroir pour faire péné­trer les strates orphe­lines d’un sens qui demeure ouvert. Dans ce tra­vail sur l’espace et le temps, une tra­ver­sée a lieu pour recons­truire du réel en le mon­tant autre­ment et non par­fois sans un cer­tain exo­tisme — ou son ersatz. Emane sou­dain une culture à terre per­due où il est ques­tion du corps, de l’image et de l’écriture avec leurs pres­sions ana­to­miques et men­tales. Le Pillouer les pour­suit afin de créer du sens sans mettre un point des­sus.
L’espace d’interprétation reste ouvert en une suite d’écarts. Tout y est aussi drôle que glis­sant, sérieux et imper­ti­nent. Les situa­tions sont à la fois en sur­chauffe et ava­chies en un livre qui regorge d’énergie et d’intelligence. Il tente une tra­ver­sée vers un invin­cible repos (même si ce n’est pas le mot qu’il convient…). Le Pillouer sait com­bien le corps est un gouffre. Iner­tie, éner­gie s’y che­vauchent. Même la sta­tion active fait tra­vailler l’invincible et le repos inné. Il ne faut donc pas expli­quer l’être mais le sor­tir de ses res­sorts. Ne pas pen­ser à sa propre nature mais envi­sa­ger l’existence selon un axe duel qui ici la dédouble.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Le Pillouër, ça et pas ça, aux édi­tions Le Bleu du Ciel, 2015.

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