Georges-Henri Soutou, La grande illusion. Quand la France perdait la paix, 1914–1919

La France et la paix pen­dant la Grande Guerre

Au sujet de la Grande Guerre, l’air du temps n’est pas à l’étude des diri­geants et sur­tout pas des géné­raux ! On leur pré­fère la vie quo­ti­dienne des poi­lus, leur men­ta­lité, leurs gestes de tous les jours… Plus c’est petit, mieux c’est. Néan­moins, qu’aurait été la vie de ces mil­lions d’individus sans les déci­sions prises par « ceux d’en haut » ? L’histoire politico-stratégique demeure donc indis­pen­sable. On ne peut alors que saluer le tra­vail de Georges-Henri Sou­tou qui tranche avec la mul­ti­tude des livres parus dans le cadre du cen­te­naire. Quels ont été les buts de guerre de la France et com­ment leur défi­ni­tion s’inscrit-elle dans le contexte des opé­ra­tions mili­taires qui évo­lue sans cesse mal­gré la guerre de tran­chées ? C’est à ces deux ques­tions inex­tri­ca­ble­ment liées que l’historien tente de répondre. Il y par­vient en met­tant en lumière les méca­nismes qui ont conduit les auto­ri­tés fran­çaises à éla­bo­rer un ambi­tieux pro­gramme de pré­pon­dé­rance en Europe.

Après une ana­lyse géné­rale du concert euro­péen et de son dys­fonc­tion­ne­ment qui contri­bue à l’éclatement de la catas­trophe, Georges-Henri Sou­tou étu­die de près la radi­ca­li­sa­tion de la poli­tique fran­çaise opé­rée à tra­vers le ren­for­ce­ment de l’alliance franco-russe. Cette évo­lu­tion conduit la France à don­ner un « chèque en blanc » à la Rus­sie qui en pro­fite pour mobi­li­ser très vite (en fait avant le 30 juillet). Les Fran­çais ont donc une part de res­pon­sa­bi­lité dans l’issue fatale de la crise de juillet 1914.
On entre ensuite dans le vif du sujet : la défi­ni­tion des buts de guerre. L’auteur montre com­ment elle a été entou­rée d’un très grand secret, limi­tée à un petit groupe de diri­geants. L’essentiel concerne la fron­tière de l’Est (même si toutes les zones géo­gra­phiques sont étu­diées dans le livre) qui devra être sécu­ri­sée par la mise sous influence de la Bel­gique, la récu­pé­ra­tion du Luxem­bourg, la satel­li­sa­tion voire l’annexion de la Rhé­na­nie ou de la Sarre. On est là au cœur du pro­gramme éla­boré à la fin de 1916 et que l’offensive Nivelle devait per­mettre de réa­li­ser. En vain…

Une très grande place est accor­dée aux dis­cus­sions secrètes de paix de 1917, autour de la figure de Paul Pain­levé, illustre inconnu de nos jours mais qui est le seul diri­geant fran­çais en exer­cice à vrai­ment envi­sa­ger une paix négo­ciée. Il échoue, et cet échec marque pour les Euro­péens « la der­nière occa­sion de régler le conflit entre eux avant l’entrée effec­tive des Etats-Unis dans la guerre. » Avec Cle­men­ceau, tout cela est aban­donné. Le Tigre impose une poli­tique de fer­meté, fon­dée sur l’entente « pri­mor­diale et prio­ri­taire des trois grandes démo­cra­ties occi­den­tales. » La com­plexité de sa poli­tique, qui n’en reste pas moins réa­liste, est très bien décrite dans l’ouvrage.
En fin de compte, les négo­cia­tions de la paix en 1919 voient la France réa­li­ser en par­tie ses objec­tifs, mais qui res­tent bien éloi­gnés de ceux ima­gi­nés pen­dant la guerre. C’est une paix, comme l’affirme Georges-Henri Sou­tou, bien morose et qui repose sur l’illusion que les prin­cipes démo­cra­tiques s’enracineront immé­dia­te­ment en Europe pour y semer des germes paci­fiques. Ce point ne doit pas être sous-estimé. Car – autre apport de ce livre – la poli­tique fran­çaise com­porte une dimen­sion idéo­lo­gique pré­gnante : dif­fu­sion du modèle répu­bli­cain qui ser­vira à déta­cher les popu­la­tions rhé­nanes de l’Allemagne « prus­sienne », remise en cause de l’unité alle­mande et ins­tru­men­ta­li­sa­tion pru­dente de la poli­tique des nationalités.

Cette étude, claire, rigou­reuse et jamais mora­li­sa­trice, met aussi en lumière le poids que repré­sente une guerre mon­diale pour des diri­geants qui ne cherchent en réa­lité qu’à bien faire et, en l’occurrence, à assu­rer la sécu­rité du pays et à le sor­tir par le haut de ce cata­clysme qu’a été la Grande Guerre.

 fre­de­ric le moal

 Georges-Henri Sou­tou, La grande illu­sion. Quand la France per­dait la paix, 1914–1919, Tal­lan­dier, avril 2015, 376 p., 21.90 €

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