Emmanuelle Allibert, Hommage de l’Auteur absent de Paris

Cinquante nuances de frais

Emma­nuelle Alli­bert l’écrit elle-même avec une sim­pli­cité confon­dante (page je ne sais plus com­bien, je n’ai pas noté je suis mal orga­nisé) : elle est une atta­chée de presse hors-pair. Mais pas seule­ment ! Car elle a écrit un livre fort amu­sant. Très dis­trayant, sur un milieu où elle mari­gote depuis long­temps. Hom­mage de l’auteur absent de Paris raconte cet éprou­vant cock­tail de course de fond et de 110 mètres haies, qu’elle connaît fort bien, auquel se livre tout écri­vain. Car la route est longue et la pente est raide, comme disait un ancien Pre­mier ministre. Par­fois pour écrire. Sou­vent pour trou­ver un édi­teur. Tou­jours pour vendre un livre perdu au milieu de mil­liers d’autres (net­te­ment moins bons cela va de soi).
Bref, l’écrivain mène une vie haras­sante et se donne un mal de chien pour un résul­tat qui comble rare­ment ses espérances.

L’Auteur (car elle écrit l’Auteur avec un grand A comme Alli­bert) est confronté à toutes sortes de situa­tions plus vrai­sem­blables les unes que les autres. Les citer toutes serait fas­ti­dieux, il y en a une cin­quan­taine (il par­ti­cipe à un salon, il est amou­reux, il pla­gie…). L’Auteur devient même coach lit­té­raire en sabor­dant des manus­crits déjà mau­vais et il conseille « des livres idiots à un public non moins stu­pide qui ne dif­fé­ren­cie par Alexandre de Mireille Dumas ».  Pauvres lec­teurs que nous sommes. L’Auteur est adapté au cinéma et son chef-d’oeuvre « Mes après-midi de soli­tude » devient la daube « J’suis un raté mais je me soigne ». Il est consterné mais le pro­duc­teur le ras­sure : « Comme disait Kubrick, j’ai tou­jours fait d’excellents films avec de très mau­vais livres ». Ô monde cruel!
La des­crip­tion apo­ca­lyp­tique de l’Auteur pas­sant à la télé­vi­sion est un grand moment. De soli­tude pour l’Auteur. De rigo­lade pour le lec­teur (avec un petit “l”). Si Ruquier vous invite, Emma­nuelle, prévenez-moi, je vien­drai avec un remon­tant pour rani­mer la femme comme Hol­lande sur le tom­beau de l’Auteur inconnu. L’Auteur est pauvre : son der­nier livre s’en vendu à moins 664 exem­plaires (pour le cal­cul se repor­ter à la page 129, là j’ai relevé le numéro, bande de médi­sants) mais peu importe car « le génie se s’associe qu’à l’indigence ». L’Auteur est pauvre mais pro­prié­taire de son appar­te­ment et il part en décembre à Gstaad, en février à l’Ile Mau­rice et en avril à Miko­nos. Et l’été, où bon lui semble car l’Auteur ne s’abaisse pas à exer­cer un emploi sala­rié — quelle hor­reur ! -, il a donc du temps libre. Ca lui per­met de se regar­der à la télé­vi­sion entre un écri­vain médiocre qui vend des dizaines de mil­liers d’exemplaires avec ses quinze mots de voca­bu­laire et une demi-tapineuse qui raconte tou­jours son his­toire de viol et d’inceste (des noms, des noms !).

A la fin du livre, l’attachée de presse fran­chit le pas et fait du saut en Auteur car elle a ren­con­tré une édi­trice qui lui a dit « j’aime beau­coup ce que vous faites » (clas­sique) et « votre intel­li­gence n’excède que votre beauté » (aucune édi­trice ne m’a jamais sorti un truc pareil, j’ai pas dû frap­per aux bonnes portes). Comme elle donne son nom, je vais lui écrire fissa ! Ce livre n’a qu’un défaut : il peut décou­ra­ger d’écrire. Car il faut être fou ou maso pour per­sé­vé­rer dans cette voie. Atta­chée, moi… On com­prend mieux les rêves secrets d’Emmanuelle Alli­bert.
Il faut croire que tra­vailler pour l’éditeur de 50 nuances de Grey laisse des traces.

Fabrice del Dingo

Emma­nuelle Alli­bert, Hom­mage de l’Auteur absent de Paris, Edi­tions Léo Scheer, jan­vier 2015, 216 p. — 18,00 € 

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