Fanny Chiarello, Dans son propre rôle

J’ai perdu mon Eurydice

Tous les ama­teurs de musique connaissent Kath­leen Fer­rier, la plus belle des voix de contralto du 20ème siècle. En 1947, une admi­ra­trice lui a écrit une lettre mais une homo­ny­mie pro­vi­den­tielle la fait s’égarer. Voilà com­ment on noue une intrigue ! 
Fenella Ban­croft est une jeune domes­tique qui tra­vaille à Wan­nock Manor, dans la vaste demeure aris­to­cra­tique de Mrs Kate Fer­rier, qui a été confon­due avec la can­ta­trice. Fenella a perdu l’usage de la parole à la suite d’un trau­ma­tisme qu’elle a subi une nuit de bom­bar­de­ments sur Londres. Jean­nette Doo­lit­tle est femme de chambre au Grand hôtel de Brigh­ton. Veuve de guerre, elle vit dans la perte de son unique amour, Andrew. Seule la voix de Kath­leen Fer­rier lui pro­cure quelque bon­heur et elle lui a écrit son admi­ra­tion après l’avoir enten­due inter­pré­ter le rôle d’Orphée (qui fut un temps confié à une voix grave de femme). Orphée n’a-t-il pas, lui aussi, a perdu son Eury­dice ? Et il est allé jusqu’à bra­ver les enfers pour la retrou­ver. « Sa main était faite pour la mienne, elle la conte­nait exac­te­ment, mais ce que je pré­fé­rais c’était la sen­tir sur ma hanche (…). J’étais heu­reuse d’être à lui parce que c’était lui. Je m’abandonnais à Andrew comme on s’abandonne à un cou­rant d’air chaud ».

Le roman de Fanny Chia­rello com­mence en 1947 et il s’en dégage une atmo­sphère qui rap­pelle celle des romans anglais du 19ème siècle. L’histoire de deux femmes de condi­tion modeste qui ont été frap­pées par le des­tin et que rap­proche un amour iden­tique pour l’opéra. Jean­nette était pro­mise au bon­heur mais la mort de son mari, Andrew, qu’elle connais­sait depuis l’enfance, la hante. Elle ne vit que des regrets de son para­dis perdu et attend la mort comme une déli­vrance. « Mon seul désir est de le rejoindre là où il est. Ici tout me nargue. La lumière dorée du matin, l’odeur du lilas, les rires des jeunes gens, les mélo­dies d’Irving Ber­lin, le fon­dant aci­dulé du gâteau au citron, la pluie d’été tiède et fine. »
Fenella, elle, vit dans le sou­ve­nir de Jimmy ce jeune pale­fre­nier qui jouait si bien du piano (l’a-t-elle aimé ?) et qui est mort d’une péri­to­nite. Elle pro­fite de sa semaine de vacances annuelle pour se rendre à Brigh­ton afin d’y ren­con­trer Jean­nette. Là, elles vivront une de ces pas­sions ami­cales ful­gu­rantes. Pour la pre­mière fois de sa vie, Fenella voit quelqu’un pleu­rer dans ses bras et « elle se demande s’il est plus cruel de ne jamais trou­ver son absolu ou de l’avoir atteint puis perdu. »

Mais Jean­nette n’est pas prête à oublier Andrew. « Je me disais que je n’avais pas le droit de vivre quelque chose qui me fasse du bien, que ce serait comme tra­hir Andrew, tra­hir mon amour pour lui et ma propre dou­leur. » Jean­nette se com­plait dans son mal­heur et tout sen­ti­ment, amours ou ami­tié, est pros­crit de son exis­tence. Elle finit pas se mon­trer cruelle.
L’auteur peint les sen­ti­ments et les troubles qui agitent ses deux héroïnes avec beau­coup de déli­ca­tesse et elle réserve au drame que vit cha­cune d’elles un dénoue­ment sub­til et inat­tendu qui emporte le lec­teur. Cha­peau, Madame!

Aimer l’opéra c’est appar­te­nir à une élite qui est ouverte à tout le monde. Kath­leen Fer­rier, employée des postes que rien ne pré­dis­po­sait à deve­nir un mythe (écou­tez son Chant de la terre !) le savait mieux que qui­conque et elle l’affirme sous la plume de Fanny Chia­rello : « L’opéra (…) n’appartient à per­sonne, de même que le monde n’appartient à per­sonne. Je suis une télé­pho­niste qui chante sur les plus grandes scènes du monde et ma sœur a taillé mon pre­mier cos­tume de scène dans un rideau. » Auteur de romans et de nou­velles Fanny Chia­rello, née à Béthune et qui a notam­ment publié Si encore l’amour durait, je dis pas (2000) et Une fai­blesse de Car­lotta Del­mont, (2013) a taillé, elle, un beau roman. Et dans son propre rôle de roman­cière, elle est parfaite.

Fabrice del Dingo

Fanny Chia­rello, Dans son propre rôle, Edi­tions de l’Olivier,  jan­vier 2015, 240 p. — 18,00 €

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