Philip K. Dick, Coulez mes larmes, dit le policier

Un homme se réveille un matin dans une chambre d’hôtel miteuse, privé de son iden­tité… Un homme se réveille un matin dans une chambre d’hôtel miteuse, privé de son iden­tité : hier encore, Jason Taver­ner était un pré­sen­ta­teur de télé adulé, croo­ner à ses heures, dont le show heb­do­ma­daire fédé­rait des mil­lions de spec­ta­teurs. Mais désor­mais, plus per­sonne ne le recon­naît, pas même sa maî­tresse, la chan­teuse Hea­ther Hart, appar­te­nant elle aussi à la race supé­rieure des six. Ce matin-là, donc, il n’est rien et son exis­tence a été effa­cée des don­nées du fichier cen­tral. Les ten­ta­tives de Jason pour com­prendre ce qui s’est passé et retrou­ver les preuves maté­rielles de son exis­tence anté­rieure consti­tuent l’argument prin­ci­pal du récit.

Pour­chassé par les pols (forces de l’ordre) — un homme sans iden­tité est une non-personne — il fait des ren­contres trou­blantes : une jeune femme hys­té­rique, une nym­pho­mane vieillie, et sur­tout le géné­ral de police Felix Buck­man, col­lec­tion­neur et sen­ti­men­tal. Cou­lez mes larmes, dit le poli­cier a paru en 1975 dans une col­lec­tion obs­cure : le texte avait subi de nom­breuses cou­pures et l’ensemble était plu­tôt inco­hé­rent, comme l’explique Gérard Klein dans la préface.

Redé­cou­vert dix ans plus tard, ce roman orchestre les leit­mo­tive pes­si­mistes de Dick : anni­hi­la­tion de l’identité par la peur, incom­mu­ni­ca­bi­lité irré­ver­sible entre les êtres, sys­tème socié­taire fas­ci­sant à outrance… etc. Mais l’on est frappé de consta­ter com­bien l’intrigue, ici, ne sert qu’à camou­fler un pro­pos dont la noir­ceur dépasse les arti­fices écu­lés d’un bon récit de science-fiction. Et ce refus de tout mani­chéisme appa­raît clai­re­ment dans la per­son­na­lité des deux pro­ta­go­nistes : Jason Taver­ner, des­tiné par sa race à être un super héros, reste un bel­lâtre suf­fi­sant rendu esclave de l’audimètre. Son obses­sion de l’apparence (sa taille fine ne lui permet-elle pas de s’habiller man­ne­quin ?) rend sa quête d’identité pathé­tique et alors qu’il s’évertue à incar­ner l’innocent en fuite, son épais­seur psy­cho­lo­gique de papier à ciga­rette nous éloigne de son sort. Face à lui, le per­son­nage du poli­cier Buck­man a de quoi sur­prendre, phi­la­té­liste déli­cat, citant les élé­gies de Tho­mas Gray et vivant avec sa sœur jumelle dont il a eu un fils.

À la fin du récit, Buck­man, fati­gué de tout, se jette en pleu­rant dans les bras d’un inconnu devant la pompe à car­bu­rant d’une station-service glauque. Le dénoue­ment, loin d’être spec­ta­cu­laire, ren­voie chaque per­son­nage à sa peur de vieillir et le fan­tôme de la sœur jumelle morte de Dick plane une fois de plus sur le constat déso­lant d’une soli­tude for­cé­ment onto­lo­gique. Ces éclats de désen­chan­te­ment, Dick les dis­tille tout au long du récit, dans la bouche des uns ou des autres, avec par­fois une mal­adresse tou­chante : Je pense — c’est une idée qui me vient — que l’on peut éprou­ver effec­ti­ve­ment de l’amour, peut-être sim­ple­ment une sorte d’amour, pour un auteur quand on entre en contact avec lui par le tru­che­ment d’un livre. Mais il ne le saura jamais. Sur­tout s’il est mort. (…) Il suf­fi­rait d’une seule per­sonne habi­tant un petit bled perdu, com­plè­te­ment paumé, à un moment pré­cis. Alors, l’auteur vivrait à nou­veau fugi­ti­ve­ment dans l’esprit de cette per­sonne. Ce serait une sorte d’amour rare qu’on ne voit pas souvent.

sarah cil­laire

Phi­lip K. Dick, Cou­lez mes larmes, dit le poli­cier (1974), Robert Laf­font, 1985 — 7,50 €.
Dis­po­nible en édi­tion de poche : 10 / 18 “Domaine étran­ger”, 2002, 308 p. — 7,80 €.

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