Maël Guesdon, Voire

Elle, écrite

Elle — telle que Gues­don l’écrit — reste cer­née par les points vir­gules, les détails et les poses. Les inter­stices aussi. Les « voire » qui ren­voient à l’invisible. Qui ren­voient aussi le scrip­teur à sa propre vanité, à son vide :
« Elle, inter­dite. Pour ceux du pré­sent où s’ouvre en péril.
Il regarde dehors puis retourne au miroir. Elle le voit
alors en elle sans corps. »

Une telle femme aime sans doute l’odeur du cuir et les caprices res­tent sa grande affaire. Elle parle puis rit peut-être mais bien vite ne demeure que le doute sur ce qui pour­rait la sai­sir :
« Vu de la meur­trière, le pas de porte est désert. »

Les gestes enga­gés font des taches exquises :
« De nou­veau plus sombre et flou, d’un fond uni de loin,
l’image de sa main passe devant le champ de masses rouges et beiges »

Le nar­ra­teur est à peine une mouche qui passe à côté d’elle et se pose sur une cuillère pour la rendre fixe et éter­nelle. Tout compte fait, il la laisse puisque les cuillères (argen­tées ou non) et comme la femme ne servent à rien et ne pas­set pas dans le lave-vaisselle . “Elle” fait de même avec la pous­sière, ses ongles et ses rêves.

Ecrire, c’est l’attendre ou attendre. Voire moins… Puisque après tout un tel sus­pense impose une néces­sité qu’elle ne refuse jamais. Le lec­teur peut ima­gi­ner que son cœur la guide mais cela ne règle en rien sa vie : d’autant que le nar­ra­teur en face d’elle (ou presque) reste tou­jours ailleurs. Il en parle par­fois comme si elle était morte. Il se met à écrire pour la rêver. Elle se perd dans ses songes parmi des portes, des guille­mets et de petits ron­geurs. Les pommes Granny Smith appor­te­raient leur vert à sa mémoire. Mais ne res­tent que les lignes sub­tiles à la limite des choses qui ne peuvent ni se dire, ni se mon­trer.
C’est là. Mais l’égérie s’en fiche et ne pro­nonce que des lettres minus­cules avec un bruit de graines, de claves et d’ustensiles en cuivre. Sa lita­nie prend forme d’une dérive muette. Il y manque juste des oignons et un accent. Car il existe pour elle des choses dont elle ne se sou­vient pas et qui ne sont peut-être jamais arri­vées. Mais dès que l’auteur en parle, elles se passent avant de se faner une der­nière fois.

jean-paul gavard-perret

Maël Gues­don, Voire, Corti, Paris, 2015, 88 p. - 14,00 €.

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Filed under Poésie, Romans

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